Notre liberté face à l’oeil indiscret



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Aujourd’hui, le comportement qui pèse le plus, dans notre société, est celui où chacun surveille chacun et le juge dans sa façon de faire. Cet oeil indiscret assurait jadis la stabilité et la sécurité de la société quand elle était organisée en tribus constituées des membres d’une même famille soudés autour des mêmes coutumes. Dans le système traditionnel, c’est la communauté qui veille au bon fonctionnement des relations entre les individus. Il est alors du devoir de chacun de porter un regard vigilant sur le comportement de l’autre et d’intervenir, si nécessaire, afin d’empêcher que le mal ne soit commis. Avec la création de l’État et l’urbanisation de la société, cette règle devenue indésirable devait logiquement disparaître.[…]

Aujourd’hui, le comportement qui pèse le plus, dans notre société, est celui où chacun surveille chacun et le juge dans sa façon de faire.Razika Adnani

Le retour aux traditions, en tant que phénomène social, a renversé les tendances et a renforcé cet oeil indiscret dans une société changée en profondeur malgré les apparences ; dès lors, appliquer ce mode d’organisation, c’est appliquer une règle qui ne lui convient plus. Une société, tout comme l’être humain, a besoin de règles et de méthodes adaptées à sa mentalité et à sa taille pour assurer sa stabilité et installer sa pérennité. Quand la structure d’une société, son mode de vie et ses valeurs changent, les règles qui déterminent l’ensemble des comportements doivent s’adapter. Jadis, par exemple, les gens jetaient tout simplement leurs ordures derrière la maison. Ce n’était que des épluchures de légumes et de fruits souvent dévorées par les animaux domestiques. Une telle attitude, dans une société de consommation et d’emballages, provoquerait une crise écologique et sanitaire. En aucune manière, un quelconque retour en arrière de cet ordre ne serait envisageable, au prétexte que nos aïeux agissaient ainsi.[…]

Quand la structure d’une société, son mode de vie et ses valeurs changent, les règles qui déterminent l’ensemble des comportements doivent s’adapter. Razika Adnani

Cependant, une question s’impose. Comment une société dans laquelle les individus revendiquent leur liberté peut-elle revenir à une organisation qui va à l’encontre du respect des libertés individuelles ? Il y a certes un paradoxe : au moment où nous réclamons la liberté pour nous-mêmes, nous ne sommes pas capables de renoncer à ce droit de regard sur la vie de l’autre : avoir le droit de surveiller l’autre, c’est avoir une emprise sur lui. Cette règle est inscrite dans la nature humaine, qui aime le pouvoir. Il est difficile de respecter la liberté de celui sur qui nous exerçons le pouvoir. Pouvoir et liberté sont, dans un tel contexte et la plupart du temps, antagonistes.

Reconnaître à l’autre sa liberté tout comme je veux qu’il me reconnaisse la mienne est sûrement la meilleure façon de vivre dans notre société actuelle. Razika Adnani

Reconnaître à l’autre sa liberté tout comme je veux qu’il me reconnaisse la mienne est sûrement la meilleure façon de vivre dans notre société actuelle. Cela ne peut passer que par une éducation qui nous permettra de réaliser notre vraie nature humaine en tant qu’être raisonnable et intelligent : c’est justement de la nature de l’être raisonnable de ne pas vivre soumis à ses instincts. Il est évidemment utopique d’imaginer, en tout cas aujourd’hui, une société où le regard de l’autre serait absent. Cependant, le problème surgit lorsque ce regard s’immisce, en permanence et partout, dans les lieux publics, mais aussi dans l’environnement le plus proche et surtout quand l’autre veut imposer ses critères de valeur.

Dans un tel contexte, quelle solution l’individu peut-il adopter pour éviter le jugement des autres et avoir la vie tranquille qu’il espère ? Vivre seul ? Mais « la réunion des hommes en société est une chose nécessaire »13, dit Ibn Khaldûn. L’être humain a fondamentalement besoin d’appartenir à une communauté. Mener sa vie comme on la conçoit sans se soucier du jugement des autres ? Cela est possible, voire sage, à condition que l’autre soit capable de se contenter de porter un avis et s’abstienne de toute intervention. Or profitant de la faiblesse de l’État, les individus réclament le droit d’intervenir pour empêcher que s’accomplisse ce qu’ils jugent comme mal et punir celui qui a un comportement considéré comme déviant.

Que faire pour échapper à ce qui s’apparente de plus en plus à une forme de persécution ? Partir ailleurs à la recherche d’autres cieux plus propices à une vie privée et connaître la liberté ? C’est peut-être la solution à laquelle beaucoup songent. Malheureusement, tout le monde ne peut pas partir. Que faire alors ? Se soumettre aux règles, aux critères de la morale de la communauté même si le prix à payer en est cette liberté tant convoitée ? Ou bien vivre sa vie comme on le souhaite, mais dans l’ombre… en faisant semblant d’appliquer les règles de la manière la plus convenable et la plus stricte qui soit ? Beaucoup choisissent cette dernière solution, qui malgré tout ne leur permet pas d’avoir la tranquillité espérée. À tout moment, les autres peuvent découvrir leur double vie et ils risquent, par conséquent, d’être mal jugés et de voir leur réputation entachée. Alors, d’un mensonge l’autre, ils naviguent à vue ; sans doute auraient-ils pu s’en passer si chacun avait su respecter la liberté de l’autre.

Razika. Adnani, La nécessaire réconciliation, pages 53, 55 56, 57, 58.

13. Ibn Khaldûn, El Muqqadima, trad. William Mac Guckin de Slane, Alger, Berti édition, p. 265.

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