Le voile – La déshumanisation de l’homme
Pour en finir avec le problème du voile, il faut cesser de le présenter comme un signe religieux, aucun verset coranique ne dit que la femme doit couvrir sa chevelure, mais comme un signe de discrimination, de déshumanisation et une légitimation de la violence, ce qu’il est réellement.
Razika Adnani, La nécessaire réconciliation, de la page 66 à la page 73
» Le port du voile est, aujourd’hui, l’un des phénomènes sociaux les plus spectaculaires et les plus répandus. En Algérie, comme dans tous les pays musulmans, il symbolise l’une des représentations les plus visibles d’un retour aux traditions qui signe l’échec du combat mené par les intellectuels du XXe siècle : considérer la femme en tant qu’être humain et non en tant que corps. Pour prouver la nécessité du voile revient toujours la même justification : il protège la femme des agressions sexuelles car, devant le corps de la femme, l’homme est incapable de se maîtriser. Quand il l’aperçoit, il le désire obligatoirement et, s’il le désire, il ne peut que chercher à assouvir cette pulsion.Étonnante explication ! Mais ceux qui la défendent ne s’arrêtent pas là. Pour nous éclairer un peu plus et nous convaincre, ils rajoutent que cette attitude n’est pas un acte volontaire ; elle lui est dictée par son corps qui réagit automatiquement à ses exigences : si le corps veut, l’homme exécute. Cette explication présente l’homme comme un être dépourvu de toute force morale et de toute volonté qui lui permettraient de contrôler son désir sexuel et d’adapter son comportement : parce que l’homme appartient au genre humain, ce discours suscite beaucoup d’interrogations.
Si le comportement sexuel de l’homme ne dépend pas de sa volonté, alors que la volonté est intrinsèque à la responsabilité, celui-ci ne serait donc responsable ni moralement ni juridiquement de son acte. À qui alors faire porter la responsabilité de l’agression qu’il peut commettre ? À la femme, nous disent-ils, car c’est elle qui tente l’homme en exposant son corps, provoquant ainsi son désir. N’est-ce pas un discours digne de celui de la criminologie, qui considère qu’un délinquant sexuel ne peut se contrôler sauf à être séparé de l’objet de son désir ? Déresponsabiliser l’homme, c’est lui refuser esprit et raison et le décrire comme un être seulement mû par des causes déterminantes extérieures. Cette justification, telle qu’elle est exposée, présente l’homme comme une matière sans âme ou un animal guidé par ses instincts. Il est normal qu’on s’interroge sur ce qui reste de son humanité.
Nous sommes alors confrontés à un problème ontologique très classique : qu’est-ce que l’humain ? Les philosophes, depuis l’Antiquité, ont toujours mis l’accent sur le fait que si l’être humain n’est certes pas un dieu, il n’est pas non plus une chose ou un animal. Il en diffère par la pensée et la volonté qui lui permettent de réfléchir, d’évaluer les situations et de faire des choix. Par là même, ils n’ont pas ménagé leurs efforts pour aider les humains à comprendre ce qu’ils sont et à se comporter en conséquence.Pour Ibn Badja, plus connu en Occident sous le nom d’Avempace16, l’humanité d’un être se mesure a degré de maîtrise qu’il a sur son corps et au niveau de spiritualité et d’intellection qu’il a atteints. Il écrit : « tout acte humain est nécessairement un acte de choix, et, par choix, j’entends la volonté qui naît de la réflexion »17. Les actions qui ne dépendent que du corps ou de la matière ne sont pas des actes humains à proprement parler, puisque l’être est une unicité composée du corps et de l’esprit. Pour Ibn Sina, connu en Occident sous le nom d’Avicenne, l’humain, soumis à la servitude de ses désirs, est un être vil qui n’est plus digne d’être considéré comme une personne. Quant à Rousseau, il n’y a que l’animal qui ne résiste pas à ses instincts. L’être humain, selon lui, grâce à son esprit, possède la capacité à mettre à distance ses instincts et ses désirs. Face à une demande instinctive ou à l’insistance d’un désir, il prend le temps de la réflexion avant d’agir. C’est ce qui le différencie de l’animal. Rousseau écrit « la nature commande à tout animal et la bête obéit. L’homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d’acquiescer ou de résister » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Paris, Flammarion, 2012).
Que diraient Rousseau, Ibn Sina et Ibn Badja s’ils entendaient Ahmed Deedat (1) déclarer, avec fierté, devant une foule (composée aussi bien d’hommes que de femmes) l’applaudissant frénétiquement, que s’il voyait une femme en maillot de bain, il ne saurait se contrôler ? S’ils l’avaient vu se flatter de n’avoir aucune maîtrise sur son corps, qu’en auraient-ils pensé ? Quelle serait la réaction de nos philosophes, s’ils avaient entendu ce mufti ( algérien) répondre à la question concernant un père qui viole sa fille en toute banalité : « si la fille se promène à la maison avec une robe transparente, le père est un homme, il a un instinct » ? Ils auraient certainement été choqués de voir la nature humaine réduite à un corps et à ses exigences. Ils n’auraient sans doute pas compris cette volonté de se placer dans une servitude au sein de laquelle, l’être humain perd son humanité. L’homme doit-il payer un tel tribut pour obtenir de la femme qu’elle se voile?
Ce discours révoltera toute personne de bon sens. Notre humanité est la seule chose à propos de laquelle nous ne puissions faire de concession. Pour Hegel, même le criminel le plus vil doit réclamer son humanité en exigeant la punition de son acte. La lui refuser au prétexte qu’il n’est pas responsable, c’est lui refuser la responsabilité et la liberté auxquelles il a droit (L’esprit du christianisme, 1798).
La problématique ne s’arrête pas là. La question de l’humanité et de la responsabilité convoque celle de la morale et de la sociabilité puisque le seul acte qui puisse être qualifié de moral ou d’immoral est accompli par celui qui dispose de la capacité à faire ou pas. Ainsi, l’homme qui ne se comporte pas en agresseur dépravé uniquement parce qu’il est séparé de l’objet de son désir n’a aucun mérite moral ou social. Quel mérite avons-nous à nous comporter conformément aux règles si toutes les conditions qui permettraient de choisir sont éliminées ? Peut-on qualifier de jeûneur, par exemple, celui qui ne mange pas parce qu’il ne trouve rien à manger ? Peut-o attribuer une quelconque moralité à celui qui ne vole pas parce qu’il n’y a rien à voler ? L’homme qui dit : « parce que je suis incapable de résister au diktat de mon désir, je te demande de cacher ton corps pour ne pas te désirer » se conduit comme celui qui dit : « cache ton argent, car sije le vois, il me sera impossible de ne pas te le voler » ou comme celui qui croisant une autre personne dans la rue lui dit « ôte-toi de mon chemin, c’est la seule façon pour moi de ne pas t’agresser ». L’acte moral est, avant tout, un choix. Une question s’impose alors : si la moitié de l’humanité était réellement incapable de maîtriser les exigences de son corps, prêcher la morale serait-elle une inutile plaisanterie ? Nous avons tous fait, au moins une fois dans notre vie, une expérience qui nous montre à quel point nos comportements dépendent de nos pensées et de notre état moral. Imaginez que vous ayez une maladie, immédiatement vous en ressentirez les symptômes ! Pour l’homme, qui est convaincu que le corps de la femme stimule automatiquement son désir, chaque geste, chaque parole de la part de celle-ci suffira à l’enflammer. Si, de plus, il estime par avance que ses efforts pour résister seront vains, aucune volonté ne l’animera plus. Ce lien entre la pensée, la volonté et le comportement nous aide à expliquer la multiplication des agressions sexuelles, physiques ou verbales contre les femmes dans notre pays comme dans ceux avec lesquels nous partageons la même culture. Violence que la femme subit non seulement dans l’espace public, sur son lieu d travail mais encore au sein même de son foyer. Quand le corps prend la parole, celui-ci, n’étant, rappelons-le, que matière, ne peut distinguer entre le corps de la femme étrangère à la famille, et qu’il voit dans la rue, et celui de la fille ou de la soeur. Il ne peut pas non plus faire la distinction entre le corps d’une femme ou d’un enfant. La faculté de distinguer revient à l’intellect et à l’esprit. Ne pas reconnaître à ceux-ci un rôle dans le comportement sexuel revient à ôter leur sens aux règles sociales qui organisent la sexualité : l’interdiction de la pédophilie ou de l’inceste, le mariage en tant qu’institution où les époux s’engagent pour une vie commune.
D’ailleurs, il n’y a pas que l’instinct sexuel qui soit soumis aux codes sociaux et aux règles morales. Manger, dormir et posséder y sont aussi soumis. Ce que l’animal dépourvu de raison et répondant au déterminisme de ses instincts, ne connaît pas. Ces codes sont pour l’être humain une preuve qu’il est différent de l’animal. Mais comment prendre le temps de distinguer entre ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire quand personne ne nous reconnaît la responsabilité de nos actes, pas même nous ? C’est pour cela que si, aujourd’hui, l’augmentation des violences sexuelles dont les victimes sont aussi bien des femmes que des enfants est de plus en plus alarmante, c’est du côté de ce discours, auquel nous soumettons nos jeunes et nos adultes, que nous devons oser regarder. Quel comportement pouvons-nous espérer de celui à qui on raconte qu’il est esclave de son corps et de son instinct ?
Le rôle de la société est de faire prendre conscien à ses membres qu’ils portent la responsabilité de leurs actes. C’est le sens de toutes règles et de toutes lois. Selon Kant, une société qui ne remplit pas cette mission fait que les individus se laissent aller à leurs désirs. « Supposons, dit-il, que quelqu’un affirme en parlant de son penchant pour le plaisir qu’il lui est tout à fait impossible d’y résister quand se présente l’objet aimé et l’occasion : si devant la maison où il rencontre cette occasion une potence était dressée pour l’y attacher aussitôt qu’il aurait satisfait sa passion, ne triompherait-il pas alors de son penchant ? On ne doit pas chercher longtemps ce qu’il répondrait »19.
Kant refuse la justification de certains quand ils déclarent qu’ils ne peuvent résister à leur instinct. La punition, par laquelle la société reconnaît la responsabilité des hommes et des femmes, oblige, selon lui, à réfléchir avant d’agir, même s’il pense que cet exemple n’est pas à l’honneur de l’être humain, car ce renoncement à la satisfaction du désir est lié à la crainte, un autre déterminisme de la nature qui ne laisse aucun choix ; or le véritable acte humain, selon lui, résulte d’une réflexion qui permet à la personne d’être libre. Pour apprendre aux hommes et aux femmes à être responsables, il faut leur apprendre à ne jamais faire de concessions concernant leur humanité. Cependant, parler uniquement de violence sexuelle, c’est limiter l’appréhension des conséquences de cette déshumanisation et de cette déresponsabilisation de l’homme. Faut-il rappeler que l’instinct ne se limite pas au besoin sexuel. Se nourrir, dormir, posséder, dominer en relèvent aussi. Raconter à un jeune qu’il ne peut résister aux besoins de son corps et que, devant l’insistance de son instinct, il ne peut que s’y soumettre, c’est l’autoriser implicitement à voler pour assouvir son instinct de propriété, à tuer pour détruire ceux qui le menacent et à écraser ses adversaires pour arriver au pouvoir. Que restera-il alors de sa sociabilité ? Croire à ce discours c’est d’office faire taire la voix d’une conscience qui aurait pu continuer à se faire en.
Aujourd’hui, nous nous plaignons tous d’une violence qui se généralise, qui épuise physiquement et moralement, qui empêche d’avoir la tranquillité et d’être heureux. Pourtant, nous récoltons ce que nous semons. Que pouvons-nous attendre d’une population qui, pour moitié, s’entend dire que sa valeur se limite à son corps et pour l’autre moitié que son destin est d’y être soumis ? Si nous voulons que les hommes et les femmes se conduisent comme des êtres humains, il faut le leur dire et ne jamais cesser de le leur rappeler. Donner à nos enfants cette éducation dès leur jeune âge nous garantit des adultes capables de vivre convenablement en société.
Il faut donc oser poser certaines questions si nous voulons comprendre pourquoi notre société sombre de plus en plus dans la violence, violence quotidienne à laquelle personne n’échappe, pas plus l’agressé que l’agresseur. Il est urgent de revoir notre discours si nous ne voulons pas que demain soit le chaos. Il faut savoir ce que nous voulons. Il faut faire des choix et savoir si nous souhaitons une société où les gens se partagent paisiblement l’espace ou une société où seule la violence a la parole.[…]
Cela n’est possible que par une réconciliation avec la morale, la vraie, celle qui met fin à la moralisation de la violence afin de s’interdire d’y recourir quelle que soit la situation. Cela n’est possible que si les hommes et les femmes se réconcilient avec leur humanité et cessent de la donner en gage pour satisfaire leurs désirs. Il faut que l’homme en finisse avec un discours qui le déshumanise.[…]. »
Razika Adnani, extraits de son ouvrage La nécessaire réconciliation, UPblisher, deuxième édition 2017
(1) : Théologien et prédicateur islamique indien né en 1918 mort en 2005.
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16. Avempace est un philosophe d’expression arabe, rationaliste, connu pour son interprétation d’Aristote. Mort en 1138 (ap. J.C.)
17. Georges Zainaty, La Morale d’Avempace, Paris, Librairie philosophique.
J. Vrin, 1979, p. 43.
19. Kant, Critique de la raison pratique, trad. F. Picavet, Paris, PUF, 2007,p. 30.








