La relation des Berbères avec leur passé : une conduite ancestrale
Extrait de l’ouvrage « La nécessaire réconciliation » de Razika Adnani

Au XIVe siècle, Ibn Khaldûn décrit, dans son livre Histoire des Berbères, combien ce mépris des Berbères pour leurs propres origines était répandu. Il y raconte comment déjà ceux-ci s’inventaient des généalogies arabes. Il écrit : « J’aurai l’occasion de rappeler ces prétentions à une origine arabe ; prétentions que je regarde comme mal fondées »43. Il cite de nombreux exemples de filiations arabes douteuses au Maghreb, en particulier celle des Zénètes. Il dénonce, par la même occasion, l’hypothèse insoutenable prétendant que les premiers Berbères installés au Maghreb seraient venus du Yémen. Il s’appuie sur le travail d’Abu Muhamed Ibn Hazm qui affirme que : « La fausseté de ces prétentions est hors de doute : le fait de croire que Qays a eu un fils nommé Berr est absolument inconnu à tous les généalogistes et les Himyarites n’eurent jamais d’autres voies pour se rendre au Maghreb que celles proposées par les récits mensongers des historiens yéménites »44. Ce sont les différences qui séparent les deux langues, selon lui, qui infirment cette hypothèse.
Cependant, malgré sa grande lucidité face à ce sujet, Ibn Khaldûn, qui est maghrébin, n’a pu résister au désirde prétendre avoir des origines arabes et surtout des liens avec le Prophète. Il raconte dans El Muqqadima : « Nous tirons notre origine de Hadramaout, tribu arabe du Yémen, et nous nous rattachons à ce peuple dans la personne de Ouïl Ibn Hodjir, chef arabe qui fut un des compagnons du Prophète »45. Ibn Khaldûn présente sa généalogie à travers une succession de noms qui ne repose sur aucune preuve historique valable. Mais pouvait-il faire autrement, lui qui vivait dans des conditions où l’honneur d’avoir des liens consanguins avec le Prophète déterminait la classe sociale et politique ? Pouvait-il faire autrement, lui qui vivait sous la protection des Hafsides (dynastie berbère) qui prétendait, elle aussi, avoir une filiation arabe pour justifier ses origines nobles et son pouvoir politique ?
Le reproche qui peut être fait aux historiens maghrébins est de reprendre le discours d’Ibn Khaldûn sur les Banou Hilal, sans le soumettre à la critique. Pourtant, Ibn Khaldûn mettait lui-même en garde contre les différentes causes qui conduisent les historiens à commettre des erreurs. Une parmi d’autres, « c’est le penchant à gagner la faveur des personnages illustres et élevés en dignité […]. Les hommes ambitionnent les biens du monde tel que le rang et la richesse »46. Il est difficile, selon lui, de concilier vérité historique et ambition politique. Il savait sans doute de quoi il parlait, puisque lui-même était très impliqué dans les évènements politiques de son époque ; sa vie a été une quête permanente de hauts postes politiques et sociaux. S’il est un illustre théoricien de l’histoire, dont il voulait qu’elle soit une science, il est difficile dans la pratique de le considérer uniquement comme un scientifique au service de la vérité ; c’était aussi un politique au service du prince. Il nous revient donc d’appliquer sur son travail historique sa propre méthode ; à nous de savoir lire entre les lignes.
Aujourd’hui, l’historienne algérienne Malika Hachid, quant à elle, conclut que l’origine proche-orientale des Berbères est caduque et confirme une identité et une culture assurément autochtones. Il n’en reste pas moins que ce dénigrement des Berbères pour ce qu’ils sont et pour leur culture a résisté au temps. On le retrouve chez les lettrés − ce qui est normal étant donné que ce sont eux qui laissent les traces de leur pensée − et à chaque étape de l’histoire de ce peuple. «
Razika Adnani
43. Ibn Khaldûn, ibid., p. 139.
44. Ibn Khaldûn, ibid., p. 137, 138.
45. Ibn Khaldûn, El Muqqadima, trad. William Mac Guckin de Slane, Alger, Berti édition, p. 21.
46. Ibn Khaldûn, ibid., p.152
Lire d’autres extraits
