Razika Adnani « Les États-Unis précipiteront-ils la guerre entre l’Iran et l’Arabie Saoudite ?

Tribune publiée par Marianne
Dans la guerre qui les oppose à la République islamique d’Iran, les États-Unis, première puissance militaire mondiale, sont totalement ébranlés. À l’inverse, la République islamique d’Iran en sort plus forte qu’elle ne l’a jamais été. Cette situation marquera profondément l’histoire du Moyen-Orient qui ne sera désormais plus jamais la même. La question suivante se pose : précipitera-elle une autre guerre qui opposera l’Iran à l’Arabie saoudite.
L’Arabie saoudite et l’Iran, rivalités d’aujourd’hui et d’hier
L’Arabie saoudite, majoritairement sunnite, est le plus important pays du monde musulman. Il abrite les lieux saints de l’islam et il est la terre sur laquelle l’islam est né. L’Iran, quant à lui, est le principal pôle de l’islam chiite avec le nombre de chiites le plus important au monde. Les Mollahs et les ayatollahs qui se disent descendants du prophète, se distinguant avec leur turban noir, y détiennent le pouvoir.
Pour des raisons religieuses, politiques et historiques, des rivalités entre les deux pays voisins existent depuis la création de la République islamique chiite en Iran en 1979. On évoque même une guerre froide entre eux. Ces rivalités remontent à très loin et précisément à la mort même du prophète Mohamed. À l’origine, elles étaient principalement politiques. Par la suite, elles se sont complexifiées et approfondies avec la scission de l’islam en deux islams, chiite et sunnite. Elles sont alors devenues également religieuses. Aujourd’hui encore, elles sont nourries par des mémoires conflictuelles de part et d’autre. Les chiites iraniens n’ont jamais oublié les massacres subis de la part des sunnites qui les ont fait renoncer à la politique en déclarant que leur imam Mahdi était caché. Il a fallu attendre Khomeiny (1902-1989) pour trouver une solution et permettre aux Mollahs de pratiquer la politique à nouveau avec le concept de la « Velayat el-faqih » qu’il a conçu. Les sunnites n’ont jamais oublié que les chiites ont été leurs adversaires politiques les plus farouches et ont réussi à menacer sérieusement et à maintes reprises leur pouvoir politique. Les chiites ont même pris le contrôle des deux villes saintes, La Mecque et Médine, à l’époque des Fatimides (909 -1171).
Sur le plan religieux, les rivalités entre les chiites et les sunnites sont plus marquées avec les wahhabites saoudiens pour qui le chiisme est une hérésie. Pour Ibn al-Baz, moufti de l’Arabie Saoudite de 1992 à son décès en 1999, les chiites duodécimains, doctrine de l’État iranien et de Khomeiny, sont des mécréants[1].
En 2008, les wahhabites ont accusé la République islamique d’Iran d’entrisme pour répandre le chiisme en Arabie. Pour les chiites, les sunnites ont dévoyé l’islam. Pour eux, il faut donc répandre l’islam chiite, le vrai islam, parmi tous les musulmans, venger Ali et son fils al-Hossein, récupérer les deux villes saintes de l’islam, La Mecque et Médine, dont le contrôle leur revient légitimement en tant que descendants du prophète. Prendre le commandement du monde musulman qui doit être selon eux sous l’autorité de l’imam chiite est un pilier de la doctrine chiite. C’est également l’objectif de l’idéologie politico-religieuse de l’État iranien telle qu’elle a été conçue par Khomeiny dans son livre vert.
L’Iran et les conséquences stratégiques de la guerre
La guerre entre les États-Unis et la République islamique d’Iran a non seulement permis à cette dernière de mesurer sa force face aux États-Unis, allié de l’Arabie saoudite et des autres pays sunnites du Golfe persique depuis des dizaines années, mais aussi d’obtenir des avancées stratégiques majeures. Elle lui a permis d’imposer sa volonté d’obtenir l’arme nucléaire en écartant l’obstacle que représentaient les États-Unis, de développer sa maîtrise des drones et surtout de gagner le soutien des populations musulmanes, sunnites et chiites confondus. Les Mollahs, chiites, n’ont jamais été autant glorifiés, aimés et admirés par les populations sunnites à l’exception peut-être de 680 lorsque les Ommyades avaient tué Hossein, fils d’Ali et Fatima et petit-fils du prophète, et sa famille, ce qui avait provoqué l’indignation de tous les musulmans sans distinction entre chiites et sunnites.
Une guerre tribale
Il est certain que pour les Mollahs ces acquis sont une occasion unique à saisir pour réaliser l’objectif ancestral de la doctrine chiite politico-religieuse ; les Gardiens de la Révolution ne sont que le bras armé des Mollahs. De ce fait, si rien ne change du côté des États-Unis, les Mollahs mèneront, à la fin de cette guerre qui les oppose aux États-Unis, une intervention militaire en Arabie Saoudite pour atteindre les objectifs qu’ils revendiquent comme leurs droits légitimes en tant que descendants du prophète.
Dans le chiisme, on appelle les descendants du prophète les « gens de la maison », maison du prophète, qui sont les descendants d’Ali, le gendre du prophète, et de sa fille Fatima. Dans la théorie politique chiite, c’est à eux que reviennent l’exercice du pouvoir politique et religieux et le commandement des musulmans. En revanche, dans la théorie politique sunnite, le pouvoir politique revient à tous les Quraychites, membres de la tribu mecquoise du prophète.
Les rivalités politiques entre les différents clans des Quraychites ont commencé dès la mort du prophète. En 657, une guerre civile a même opposé Ali, quatrième calife et premier imam des chiites, du clan hachémite, au gouverneur de Damas, du clan omeyyade. C’était une guerre tribale entre musulmans de la Mecque qui n’a jamais cessée depuis. La guerre entre la République islamique d’Iran et l’Arabie saoudite sera une autre guerre tribale parce qu’elle ne sera pas entre Iraniens et Arabes, mais entre Arabes. Avec une petite différence, car la famille des Saoud au pouvoir en Arabie saoudite aujourd’hui n’est pas de La Mecque, mais de Nadjd situé au centre de l’Arabie saoudite.
Le rôle d’Israël et du Pakistan ?
Après la déroute des États-Unis, l’obstacle qui peut empêcher l’Iran d’attaquer l’Arabie saoudite est Israël qui détient l’arme nucléaire, et qui ne veut pas lui aussi voir l’Iran se renforcer, à condition que l’Arabie conclut avec lui un accord dans le cadre des accords d’Abraham comme l’exige Donald Trump. Cela semble aujourd’hui difficile après la dernière guerre de Gaza et la guerre au Liban et la sympathie acquise par l’Iran auprès des populations musulmanes, y compris sunnites. Par ailleurs, le Pakistan est un autre pays musulman qui détient l’arme nucléaire. Il est majoritairement sunnite, avec environ 20% de sa population qui est chiite. La question est de savoir s’il brandira la persuasion nucléaire au profit de l’Arabie saoudite et donc de l’islam sunnite ou s’il préférera laisser les clans arabes se déchirer entre eux pour éviter une guerre civile sur son territoire.
Razika Adnani
[1] Voir le site officiel d’ibn -Albaz