“La frustration sexuelle, énorme tabou pourtant au cœur de bien des violences dans les quartiers”. Entretien de Razika Adnani accordé à Atlantico



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Atlantico :

Atlantico : 1)La sexualité dans les quartiers est un sujet peu abordé alors qu’il explique
bien des maux. Est-ce un tabou parce que la population présente en banlieue est
majoritairement musulmane ? L’influence salafiste entre-t-elle en jeu ?

Razika Adnani : La frustration sexuelle explique assurément bien des maux comme vous le dites. La violence est l’un de ces maux. Le tabou de la sexualité dans les sociétés musulmanes s’explique par le poids de la religion. En islam, les relations sexuelles en dehors du mariage sont proscrites comme c’est inscrit dans le verset 32 de la sourate 17 repris par les religieux et les juristes. La montée du conservatisme, et le salafisme est un conservatisme, accentue assurément le phénomène. La situation est certainement difficile pour les jeunes qui ont fui leur pays à la recherche de liberté et qui atterrissent dans les quartiers où ils retrouvent les mêmes interdits, les mêmes tabous. Ils trouvent surtout un discours religieux qui leur raconte que l’Occident est un monde dépravé car il permet une sexualité sans limite et qu’en tant que musulmans ils doivent s’en préserver. Beaucoup sont davantage frustrés quand ils savent qu’ils vivent dans un pays comme la France qui leur permet d’être libres, mais que leur religion, leur culture et leur famille ne leur permettent pas. Si certains arrivent à échapper à cette atmosphère d’autres développent de la haine contre cet Occident et ceux qui peuvent vivre librement et, pas eux, et la haine est une cause de violence.

2) Les salafistes considèrent la femme comme Satan qui porte atteinte à la piété
du croyant. Que dit le Coran sur l’amour, les rapports sexuels et la femme ?

Razika Adnani : sexualité est reconnue dans le Coran à condition qu’elle s’accomplisse dans les liens du mariage. Sinon, c’est la chasteté qui doit s’imposer. Le Coran parle de la femme chaste tout comme il parle de l’homme chaste et de la femme fornicatrice tout comme il parle de l’homme fornicateur. Il prévoit au fornicateur et à la fornicatrice de la même manière cent coups de fouet (sourate 24, verset 2).

Cependant, quand il s’agit du Coran on ne peut pas donner une seule réponse. Car pour la même question, on peut y trouver des recommandations différentes voire contradictoires. Voilà pourquoi, il faut distinguer entre le Coran ou la charia coranique et le droit musulman que j’appelle la charia pratique. Au sujet de la sexualité certains versets sont davantage sévères à l’égard des femmes, comme c’est le cas du verset 15 de la sourate 4, Les femmes, qui recommande aux hommes l’enfermement à la maison des femmes qui ont eu des relations sexuelles en dehors du mariage jusqu’à ce que la mort les rappelle ou que Dieu décrète un autre ordre à leur égard.  D’autres privilégient les hommes tels le verset 223 de la sourate 2, La vache, qui s’adresse aux hommes en leur disant : « Vos femmes sont votre (harth) labour allez donc à vos (harth) champs comme vous l’entendez ». Il s’adresse à l’homme comme le sujet qui est concerné par la sexualité et la femme est présenté comme l’objet sexuel dont il jouit. Tout cela explique assurément en grande partie les violences sexuelles que subissent les femmes dans les sociétés musulmanes.

3) Aujourd’hui, en banlieue, est-ce en agressant une femme qu’on devient un homme ?

Razika Adnani : C’est ce que pensent beaucoup d’hommes en effet mais ce n’est pas spécifique aux sociétés musulmanes.  C’est lié à l’éducation et au degré de civilisation. Plus dans une société les droits humains sont reconnus et respecté plus ce phénomène disparaît.

La justification du voile telle qu’elle est présentée par le discours religieux est responsable en grande partie de cette violence que l’homme exerce à l’égard de la femme.  Le discours religieux répète à l’homme dès son jeune âge qu’en tant qu’homme il a un désir sexuel qu’il ne peut pas maitriser et que s’il est suscité il ne peut rien faire d’autre que de chercher à l’assouvir.  De ce fait, la seule manière pour la femme de se protéger contre ses agressions sexuelles est de dissimuler son corps sous un voile.

Ce discours a fait que beaucoup d’hommes pensent qu’en agressant les femmes ils prouvent à eux-mêmes et à la femme qu’ils sont des hommes, c’est-à-dire qu’ils ont un instinct sexuel qu’ils ne savent pas contrôler.

4) En 2000, les “tournantes”, viols collectifs commis dans les cités, sortaient
progressivement de la confidentialité. Aujourd’hui c’est la prostitution des mineurs qui
explose, dopée par l’immigration. Cette frustration sexuelle est-elle au coeur de bien des
violences dans les quartiers ?

Razika Adnani : La déshumanisation de l’homme qu’on réduit à un corps est l’une des causes de la violence dans les sociétés ou communautés musulmanes. Être maître de ses instincts est une condition nécessaire pour toute sociabilité des hommes et des femmes en sachant que l’instinct ne se limite pas au désir sexuel. Manger, posséder, désirer le pouvoir relèvent également de l’instinct. Raconter à un homme que devant l’insistance de son instinct il ne peut que s’y soumettre, c’est l’autoriser implicitement à voler pour assouvir son instinct de propriété, à tuer pour détruire ceux qui le menacent et à écraser ses adversaires pour arriver au pouvoir. Que restera-il alors de sa sociabilité ? Il est en effet difficile d’imaginer une quelconque vie sociale si l’être humain est incapable de maîtriser ses instincts. Le discours religieux qui déshumanise l’homme et le déresponsabilise a des conséquences désastreuses sur lui en tant qu’être humain et être social, car il ne lui apprend pas à mûrir humainement et moralement.

5) Parlons de l’immigration justement et notamment des populations qui arrivent de pays
où règnent des régimes autoritaires. Passer d’un environnement tout interdit à une
société permissive, cela crée-t-il un bouleversement ? Le problème de la violence n’est pas
que de l’ordre de la morale, il est aussi de l’ordre social ?

Razika Adnani : La violence peut avoir en effet plusieurs facteurs. Dans mon ouvrage (La nécessaire réconciliation, UPblisher, France) qui est une réflexion sur le phénomène de la violence, j’explique que la cause de la violence réside en premier lieu dans le regard qu’on porte sur elle. La violence est hideuse et immorale et c’est ce caractère immoral qu’on lui attribue qui nous empêche d’y recourir. Quand la violence se moralise, autrement dit quand elle n’est plus vue comme quelque chose de mal et d’hideux, on cesse de la condamner et à ce moment-là rien ne l’arrête.

Dans ce même ouvrage, j’ai fait un lien entre la violence chez les Maghrebins et le problème identitaire qui les mine. Je parle de problème identitaire car les Maghrébins sont des Berbères ou des Amazighs, en tous cas c’est la très grande majorité de la population, même si l’arabisation a fait en sorte que beaucoup parlent l’arabe aujourd’hui. Cependant, la très grande majorité non seulement préfère se dire arabe mais aussi déteste qu’on lui rappelle le fait qu’elle puisse être berbère et par conséquent rejette son histoire, ce qui m’a toujours interpellée. Pour moi, ne s’invente d’autres origines que celui qui a un problème avec les siennes. J’explique le lien avec la violence par le fait que celui qui n’a pas une bonne relation avec lui-même ne peut pas avoir une bonne relation, une relation paisible, avec l’autre. Celui qui porte un regard négatif sur lui-même souffre et la souffrance trouve très souvent dans la violence un moyen d’expression. Ce problème identitaire concerne les populations maghrébines au Maghreb et en dehors des frontières maghrébines. En France, on accentue le problème en appelant ces populations les Arabes.

Razika Adnani

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6 Commentaire(s)

  1. Odile Bidault des Chaumes dit :

    Merci Razika
    C ‘etait tres interessant de te lire et de mx comprendre ce qui est dans le coran et ce qui se fait en realite
    Bonne journée
    Odile

  2. Bourdon dit :

    Bjr, où…trouver ce livre ?
    Il ne fait que confirmer ce que je sais par mes différents logements en banlieue de Lyon.
    Décitre à Lyon…ne fait pas parti de leur liste; Cultura on plus;
    Merci pour v/article

    1. Razika Adnani dit :

      Merci pour votre message. Le livre est disponible sur Amazon.
      Bien à vous

      1. Bourdon dit :

        Bjr, désolé! je viens “d’Amazon” sur v/conseil… rien non pas de vous, mais absence de ce livre. Fiat par date de parution, aussi; le premier à la vente 2022.
        Civilités respectueuses

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