Razika Adnani « Boualem Sansal, l’Algérie n’est pas un petit truc qui n’a pas d’histoire »



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Par Razika Adnani, philosophe et islamologue. Auteure de plusieurs articles de presses et d’ouvrages dont le dernier, Sortir de l’islamisme, a été publié en 2024 aux éditions Erick Bonnier Dans cette tribune, Razika Adnani propose une réflexion mesurée sur les propos de Boualem Sansal concernant l’Algérie, en défendant un débat apaisé où la liberté d’expression n’exclut ni la nuance, ni le respect de l’histoire et des sensibilités nationales. Diplomate Média

Cinq mois après sa sortie de prison, Boualem Sansal, qui est aujourd’hui membre de l’Académie Française, n’est pas revenu sur ses propos au sujet de l’Algérie tenus lors de son interview accordée en 2024 au site Frontières. 

Quand Boualem Sansal était en prison, personne ne pouvait aborder le sujet sans prendre le risque de se retrouver accusé d’être contre la liberté d’expression et de vouloir qu’il soit en prison. C’est une situation qui a soulevé en France fortement la question de la liberté d’expression au moment même où tout le monde défendait le droit de Boualem Sansal de s’exprimer librement. Peut-on défendre la liberté d’expression de l’autre si soi-même on n’a pas le droit de dire librement qu’on n’est pas d’accord avec lui ? La célèbre phrase d’Evelyn Beatrice Halle : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire », souvent mise en avant pour expliquer le sens de la liberté d’expression, a-t-elle encore un sens ? Pour de nombreux admirateurs de la France pour sa liberté d’expression, la confrontation avec la réalité a été brutale.

L’Algérie n’est pas un petit truc qui n’a pas d’histoire 

Assurément la phrase la plus choquante et la plus étonnante que Boualem Sansal ait prononcée lors de son entrevue avec le site Frontières est celle-ci : « C’est facile de coloniser des petits trucs qui n’ont pas d’histoire ». Elle signifie que l’Algérie est un petit truc qui n’a pas d’histoire étant donné qu’elle a été colonisée par la France. Choquante vu le dénigrement qu’elle exprime pour l’Algérie comme nation, comme pays et comme peuple. On peut en vouloir à son pays, on peut le critiquer parce qu’on veut qu’il s’améliore et qu’il progresse, mais on ne peut pas le dénigrer de la sorte. Étonnante, parce que l’Algérie n’est pas un petit truc qui n’a pas d’histoire. Si on ne parlait que du royaume de Numidie (202 av. J.C-46 av. J.C) et de son fondateur Massinissa (vers 238 av. J.-C.- 148 av. J.-C.), cela suffirait pour réaliser la profondeur et la richesse de son histoire. Si on n’évoquait que Saint Augustin, Jugurtha, Kahina, Apulée et Juba II, cela suffirait pour ne pas pouvoir dire que « l’Algérie est un petit truc qui n’a pas d’histoire ».

Seulement, il y a une habitude ancestrale chez les Maghrébins de mésestimer l’histoire de leur pays, leur histoire et par la même ce qu’ils sont. 

Depuis quelques années les choses ont beaucoup évolué dans ce domaine. Beaucoup d’Algériens, mais aussi d’autres populations du Nord de l’Afrique, luttent pour la réconciliation avec leur histoire et leur identité. Ils ont compris que cette habitude non seulement n’a pas raison d’être, mais elle est également au fondement des problèmes sociaux, économiques et politiques et de la violence au quotidien qui minent leurs sociétés. En effet, « celui qui n’a pas une relation sereine et paisible avec lui-même ne peut pas avoir une relation sereine et paisible avec les autres ». (Razika Adnani, La nécessaire réconciliation, P. 137). Sur ce point de réconciliation avec l’histoire, et l’histoire d’un peuple est une partie intégrante de son identité, la visite de Léon XIV en Algérie a été énormément bénéfique.

D’autres facteurs explicatifs

C’est sur le site Frontières, connu par ses positions politiques très à droite et dont il est membre du comité stratégique, que Boualem Sansal a tenu ses propos sur l’Algérie qui ne serait pas un grand État, mais un petit truc qui n’aurait pas d’histoire et qu’il était facile de coloniser. Assurément Boualem Sansal voulait avec ces propos, faire plaisir à ses interlocuteurs. Malheureusement, plus de 60 ans après la fin de la colonisation et l’indépendance de l’Algérie, il y en a encore certains pour qui l’important est de justifier la colonisation de l‘Algérie. Trop d’énergie gaspillée au moment où le monde est en état de métamorphose inquiétante.

L’accord de Maghnia et les frontières entre l’Algérie française et le Maroc

L’autre sujet que Boualem Sansal a abordé lors de son entretien avec Frontières est celui des frontières entre l’Algérie et le Maroc. Il a raconté que tout l’Ouest algérien, précisément les trois villes Tlemcen, Oran et Mascara, appartenait au Maroc et que c’est la France qui avait décidé arbitrairement de l’annexer à l’Algérie, ce que l’histoire dément. Les frontières entre l’Algérie française et le Maroc n’ont pas été tracées, comme le prétend Boualem Sansal, par une décision arbitraire du gouvernement français. Entre la France et le Maroc, il y a eu un accord signé à Maghnia le 18 mars 1845[1]qui a fixé la frontière entre les deux pays. L’accord stipule dans son article 1 que les deux pays sont convenus que les frontières existants autrefois entre la Turquie et le Maroc seraient les mêmes entre l’Algérie française et le Maroc. 

Quant aux trois villes de l’Ouest algérien : Tlemcen, Oran et Mascara qui auraient été, selon Boualem Sansal, marocaines avant que le France ne les rattache à l’Algérie, rappelons que Tlemcen était la capitale des Ziyanides avant de passer sous l’occupation des Ottomans au XVIe siècle comme le prouvent plusieurs documents dont la correspondance entre l’Émir ziyanide de Tlemcen et l’Émir hafside de Tunis qui s’inquiétaient pour l’avenir de leur États après l’occupation d’Alger par les Turcs[2].  Selon ces éléments historiques, Tlemcen ne pouvait pas appartenir au Maroc en 1830 quand la France est arrivée en Algérie et il était normal, selon l’accord de Maghnia, qu’elle fasse partie de l’Algérie quand les frontières ont été tracées. 

Selon une carte représentant l’Empire ottoman du XVIe au XVIIIe siècle[3], publiée par la revue L’Histoire, non seulement Tlemcen mais aussi Oran en faisaient partie. Quant à Mascara, si elle appartenait réellement au Maroc, pourquoi est-ce l’Émir Abdelkader qui a mené la résistance contre la France dans la région et non le roi du Maroc ? Pourquoi la population de Mascara a-t-elle accordé son allégeance à l’Émir Abdelkader à la mosquée « Sidi Hassan » de Mascara le 04 février 1833 ? 

Ibn Khaldoun et le cycle de vie des États 

Dans son entretien Boualem Sansal a comparé l’Algérie, qui serait un petit truc qui n’a pas d’histoire, au Maroc qui serait un grande État qui existe depuis 12 siècles. La réalité historique révèle que le Maroc, tout comme l’Algérie et la Tunisie, a connu une succession de plusieurs dynasties qui ont fondé des États avec des durées de vie qui étaient relativement courtes et dont les frontières fluctuaient beaucoup d’un État à un autre. Pour l’historien et sociologue maghrébin ibn Khaldûn (1332- 1406), le cycle de vie des États est de 120 ans. Il s’est assurément inspiré, dans l’élaboration de sa théorie, de son milieu politique, le Maghreb. Quoi qu’on puisse dire au sujet de cette théorie, la dynastie actuelle est arrivée au pouvoir au Maroc en 1666 alors que l’Algérie, la Tunisie (notamment les parties nord) et l’Égypte étaient tombées au XVIe siècle sous l’occupation turque. Quoi qu’il en soit, l’Algérie, la Tunisie et l’Égypte ne sont pas « des petits trucs qui n’ont pas d’histoire ». Ce sont des pays qui avaient une histoire, la leur. L’histoire n’est pas faite que de moments de gloire, mais également de moments de défaite. Pour en finir, l’Algérie et le Maroc sont deux pays frère et sœur qui sont liés par l’histoire et la géographie. Le prestige de l’un ne sera que bénéfique pour l’autre et pour cette partie du monde qui est le Maghreb. 

Razika Adnani

[1] https://books.google.fr/books?id=BvYWAQAAIAAJ&pg=PA271#v=onepage&q&f=false

[2] (Lire Fondation de la Régence d’Alger, Histoire des Barberousse par MM Sander Rang et Ferdinand Denis, Tome 1).

[3]L’histoire, L’Empire ottoman domine l’Afrique du Nord XVIe-XVIIIe siècle.

Extrait de l’entretien de Sansal avec Frontières.

Lire également

Citations tirées de l’ouvrage de Razika Adnani La nécessaire Réconciliation


La tribune, version audio

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2 Commentaire(s)

  1. Kamel Benabbes dit :

    Bravo et merci beaucoup Mme Razika Adnani pour votre réponse et prise de position objectives justes et équilibrées.

  2. Mohamed Sahraoui-Tahar dit :

    Si on nous enseignait notre histoire on serait beaucoup plus fier de notre pays. A l’epoque romaine, la Numidie etait la province qui accordait le plus d’importance a l’education. C’est pour cette raison qu’elle avait des ecrivains comme Apule dont les livres sont toujours en vente par Amazon. St Augustin est considere comme le plus grands philosophe du 1er millenaire. Il y a bien d’autre comme Capella et Fronto dont les ecrits, je crois savoir, peuvent etre trouves dans la bibliotheque de Rome. A part l’Italie et la Grece, je ne sais pas s’il y a d’autres pays qui peuvent reclamer depasser l’Algerie du temps des romains.

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