Razika Adnani-Ce coronavirus qui accule le discours religieux

Razika Adnani est philosophe et islamologue. Elle nous livre son analyse sur l’attitude des fondamentalistes musulmans sur le Coronavirus. Globalgeonews

Le coronavirus s’est invité dans le monde sans prévenir. Il a bouleversé tous nos systèmes et a transformé notre vie. Les incertitudes se multiplient et les questions tourmentent les esprits. Comment demain sera-t-il fait ? Comment sera notre façon de faire l’économie et la politique, notre relation à la nature, à l’autre, à notre corps et à la vie. Les chamboulements sont nombreux et les discours religieux n’ont pas été épargnés. Ils ont vu eux aussi leurs dogmes bouleversés. Concernant les musulmans, tout semblait pourtant se dérouler comme ils le souhaitaient. Ils ont fait échouer le projet de modernisation des sociétés musulmanes lancé à fin du XIXe siècle. Le retour aux traditions est spectaculaire, la prédominance de la pensée religieuse dans tous les domaines est frappante. Les musulmans de plus en plus ne parlent qu’islam et ne pensent qu’à travers la religion et le phénomène se répand même en Occident. 

Parmi les éléments sur lesquels a misé le discours religieux et qui se retrouve très secoué par le coronavirus se trouve la diabolisation de l’Occident. Pendant presque un siècle et sans relâche, les conservateurs et les islamistes, pour imposer leur discours et leur vision du monde, ont présenté l’Occident, sa culture et ses valeurs comme néfastes. Le principe de liberté, et notamment la liberté de penser et la valorisation de la raison, sont les raisons premières de cette présentation négative de la civilisation occidentale. Pour le discours religieux tout acte de penser en dehors des cadres tracés par l’islam est synonyme d’incrédulité.  

Le discours religieux a réussi à faire triompher la foi sur la raison, la superstition sur l’esprit scientifique, les traditions sur la modernité, le passé sur le présent et l’avenir.

Une autre idée importante sur laquelle est fondée le discours religieux est celle de Dieu. Un Dieu qui surveille les comportements des femmes et des hommes, châtie les mécréants et intervient dans le monde en balayant le principe de causalité et toute rationalité.  Ce discours a eu beaucoup d’impact sur les populations musulmanes influencées par le mysticisme notamment d’al Ghazali (1058-1111) pour qui le médicament n’est pas la cause de la guérison, car Dieu peut guérir la maladie sans médicament comme il peut ne pas la guérir malgré la prise du médicament. Dans les sociétés maghrébines d’aujourd’hui, la superstition et l’esprit mystique n’ont épargné aucun domaine. Il arrive même qu’un médecin conseille à ses patients la « médecine parallèle » comme la « rokya » ou la « hidjama ». Le discours religieux a réussi à faire triompher la foi sur la raison, la superstition sur l’esprit scientifique, les traditions sur la modernité, le passé sur le présent et l’avenir.

Les religieux ne se sont jamais trouvés dans une pareille difficulté

La première secousse que le coronavirus a provoquée a concerné les mosquées.  Une fois fermées, les populations ont regardé autour d’elles et c’est le choc. La très grande majorité des pays musulmans ne possèdent pas d’hôpitaux capables de faire face à la pandémie et aucun ne dispose de centres de recherche qui puissent donner l’espoir de trouver un traitement pour vaincre le virus. Les Algériens qui ont investi, pendant presque 60ans, dans la construction d’innombrables mosquées pour que Dieu soit satisfait d’eux et dans l’espoir d’avoir des « hassanates » dans l’au-delà, se sont interrogés sur l’intérêt pour un pays d’avoir autant de mosquées s’ils n’ont pas d’hôpitaux pour soigner leurs malades et de centres de recherche pour trouver des remèdes ? Quel est le but de vouloir être bon envers Dieu si on n’est pas capable de soulager la souffrance de l’humain ni de sauver sa propre vie ?

Quel est l’intérêt pour un pays d’avoir autant de mosquées s’il n’a pas d’hôpitaux pour soigner ses malades et de centres de recherche pour trouver des remèdes ? Quel est le but de vouloir être bon envers Dieu si on n’est pas capable de soulager la souffrance de l’humain ni de sauver sa propre vie ?

Les regards se sont alors tournés alors vers l’Occident. Celui-ci tant diabolisé par le discours religieux est devenu le sauveur, celui qui est apte à donner de l’espoir pour combattre le coronavirus ; leur vie et celle de leurs proches en dépendent.  Le covid-19 a valorisé la civilisation occidentale et par la même, il a réhabilité la raison et la liberté. Cette civilisation rejoint par la Chine désormais. 

Les fondamentalistes ont crié au scandale. Ils ont exigé que les mosquées restent ouvertes. Certains ont voulu convaincre que, si le coronavirus tue, la mosquée est le meilleur endroit pour mourir. Pour d’autres, elle est le lieu où il faut implorer Dieu pour les sauver de la maladie. Cependant, les populations qui suivent l’actualité du monde sont conscientes du danger et ne veulent plus les écouter. Elles jugent leurs propos en déphasage avec ce que la situation sanitaire exige. Le fait que le coronavirus soit une pandémie et que de grands scientifiques et des spécialistes de médecine se penchent dessus pour trouver un médicament ou un vaccin pour le combattre, a fait oublier à beaucoup d’entre-deux les pratiques de la superstition, la « rokya » et la « hidjama ». Comme si subitement et devant le spectre de la mort, ils réalisaient l’intérêt de la science et du principe de causalité. 

Certains qui sont dans la pratique rigoriste sont sortis implorer Dieu dans les rues pour le remettre au centre de la vie des croyants craignant que la science l’ait bousculé ; la façon avec laquelle ils criaient indiquait paradoxalement qu’ils manifestaient leur impuissance devant un virus qui les décrédibilisait. Hani Ramadan, quant à lui, a sorti la grande artillerie. « C’est la fornication et l’adultère qui ont créé le coronavirus », a-t-il déclaré selon Le Point.  Le frère de Tariq Ramadan a ajouté une bourde qui laisse sceptiques même les plus pieux :  pourquoi Dieu qui intervient pour mettre de l’ordre dans le monde ne met-il pas de l’ordre dans ses propres actes afin de ne pas frapper sans distinguer entre les coupables et les innocents ? Si Dieu a réagi pour punir une société occidentale dépravée, pourquoi la maladie ne s’arrête-t-elle pas aux frontières des pays musulmans ? Pourquoi frappe-elle au sein de la grande mosquée de la Mecque ou la Mosquée Sacrée ? 

Si Dieu a réagi pour punir une société occidentale dépravée, pourquoi la maladie ne s’arrête-t-elle pas aux frontières des pays musulmans ? Pourquoi frappe-elle au sein de la grande mosquée de la Mecque ou la Mosquée Sacrée ? 

Comme pour les autres religions, les conservateurs musulmans peinent à convaincre même les plus attachés à la religion. Le covid-19 ébranle leurs idées et leurs certitudes ; le choc qu’il est en train de produire n’est pas uniquement sanitaire. 

Le coronavirus est-il capable de changer la trajectoire de l’histoire des musulmans ?  

Peut-on croire à un coronavirus capable de changer la trajectoire de l’histoire des musulmans comme l’a fait l’arrivée de Bonaparte en Égypte à la fin du XVIIIe siècle ? Elle a suscité le surgissement de la Nahda ou l’âge libéral selon Albert Hourari qui a, en très peu de temps, transformé le monde arabe et le monde musulman. La prise de conscience que ce virus a suscitée est-elle suffisante pour réaliser ce que Abou Zayd, Arkoun et Nawel el-Sadaoui et beaucoup d’autres qui ont passé leur vie à lutter contre l’obscurantisme islamique n’ont pas réussi ? Le covid-19 sera-t-il le pont qui permettra à la Nahda de poursuivre son chemin ? 

Ce sont des questionnements qui sont très intéressants et séduisants. Cependant, si les religieux, non seulement en islam, sont mis en difficulté, ils ont décidé de ne pas baisser les bras. Ils sont dans une coriace course pour retourner la situation à leur profit.  Dans les pays musulmans, les islamistes et les fondamentalistes ont toujours su profiter des détresses politiques et sociales des peuples et de la faiblesse des États pour s’imposer.  Ainsi, lors des défaites des armées arabes contre Israël 1967 et 1973, ils ont bien su, notamment les frères musulmans en Égypte, comment utiliser le sentiment d’humiliation des populations pour les attirer vers leur cause.  Le discours religieux dispose également de beaucoup de réserves psychologiques et historiques. Au Maghreb, l’excès de zèle dans la pratique de l’islam que l’historien et sociologue ibn Khaldûn avait déjà souligné au XIVe siècle comme un critère chez des Berbères n’a pas disparu et continu d’orienter les comportements.  La preuve en est que les fondamentalistes sont sortis implorer Dieu dans les rues de Fès, Tanger et Oran. Sans oublier qu’en cas de grande catastrophe sanitaire le risque existe que les individus se réfugient davantage dans la religion pour se réconforter. Pour que le coronavirus puisse changer la trajectoire de l’histoire du Maghreb où cette prise de conscience est, paradoxalement, fortement ressentie, il est indispensable qu’elle soit suivie de décisions politiques capables de créer les conditions favorables au développement de l’esprit critique, de l’intelligence et la raison.  La Nahda n’aurait jamais eu lieu sans Mohamed Ali (1760-1849) vice-roi d’Égypte qui a décidé de moderniser son pays. Il faut que l’État en tant qu’institution soit le premier à s’affranchir du discours religieux pour pouvoir lutter contre le déclin de la pensée et permettre à l’humain de sortir de sa minorité selon l’expression d’Emmanuel Kant.

Il faut que l’État en tant qu’institution soit le premier à s’affranchir du discours religieux pour pouvoir lutter contre le déclin de la pensée et permettre à l’humain de sortir de sa minorité

Razika Adnani

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1 Commentaire(s)

  1. Sidi mamar dit :

    Malheureusement les musulmans n’ont pas encore compris le sens et l’intérêt de la religion

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