Razika Adnani « L’islam a besoin de réforme profonde et non d’adapter les règles de la charia au contexte occidental »



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Lettre ouverte à Monsieur Piolle
Razika Adnani « L’islam a besoin de réforme profonde et non d’adapter les règles de la charia au contexte occidental »

Tribune publiée par Marianne

L’islam que les musulmans connaissent et pratiquent n’est pas celui qui est auprès de Dieu ni celui que Dieu veut exactement comme le pensent les musulmans. Cet islam métaphysique est hors de portée humaine. Si, selon la foi musulmane, le Coran est la parole de Dieu et, de ce fait, contient l’islam qu’il veut pour les musulmans, ces derniers ne connaissent du Coran que ce qu’ils en ont compris et ils ne mettent en œuvre que ce qu’ils ont décidé d’appliquer. L’équivalence entre le texte coranique et le commentaire n’existe pas et la charia pratique des livres de Droits n’est pas une copie conforme de la charia coranique. La méthode du naql, qui signifie prendre et transférer, relève d’une illusion que ce soit dans le domaine interprétatif ou juridique.  Les musulmans ont également élaboré des théories théologiques qui déterminaient leur rapport aux textes religieux, à la pensée et à la vérité. Ce travail humain explique pourquoi il y a un seul Coran, mais plusieurs islams. Rappeler cette histoire est essentiel pour dépasser le dogmatisme du discours religieux qui rejette toute idée d’évolution ou de réforme, celle qui crée t du nouveau en islam.

Si cette réforme « orientée vers l’avenir » est difficile à réaliser, c’est parce que les musulmans ont divinisé des êtres humains alors que l’islam est fondé sur le principe de l’unicité divine. Ils ont considéré que certains religieux recevaient la vérité directement de Dieu alors que l’islam est fondé sur le principe que Mohamed est son dernier messager. Ils ont sacralisé d’autres livres écrits par des humains alors que selon la foi musulmane le Coran est le seul livre sacré. Ainsi, ils ont préféré ne pas respecter les principes fondateurs de l’islam pour mettre fin à tout travail intellectuel dans le domaine de l’islam.

Les tentatives de réformes et l’opposition conservatrice

Entre le XIXe siècle et le XXe siècle, les bouleversements politiques et économiques du monde musulman ont poussé des intellectuels et des politiques à vouloir moderniser leur société et par conséquent à ressentir la nécessité de changer et de réformer l’islam. Ils ont alors abandonné plusieurs règles de la charia pour les remplacer par celles du Droit positif.  Ce n’était pas suffisant pour réaliser la « véritable réforme » dont l’islam avait besoin, mais c’était suffisant pour démontrer que le changement et l’évolution de l’islam étaient possible.

Ce projet de réforme de l’islam a été mis en échec par les conservateurs. Le monde musulman est aujourd’hui est dans une phase d’effacement progressif des réalisations de cette période fabuleuse de modernisation. La réalité en Syrie, en Irak, en Afghanistan, en Iran et en Afrique subsaharienne témoigne de ce retour en arrière. Les religieux, qui détiennent le pouvoir politique, veulent imposer des règles qui ont organisé les sociétés des premiers siècles de l’islam. Pour eux, elles sont sacrées et donc valables en « tout temps et tout lieu ».  Ils prétendent détenir la vérité divine absolue et connaître les règles de Dieu telles qu’elles existent exactement auprès de lui.   

Dans leur volonté d’empêcher les musulmans de s’émanciper des règles qu’ils imposaient, les conservateurs n’ont pas oublié les musulmans vivant en Occident. Leur objectif est qu’ils n’abandonnent pas la pratique de la charia. Pour les religieux, il faut que les musulmans d’Occidentne modifient rien à l’islam qu’ils imposent.

« Le fiqh des minorités »

En 2001, le prédicateur égyptien Youcef al-Qaradaoui a publié un ouvrage qu’il a intitulé « Le fiqh des minorités musulmanes ». Il explique dans l’introduction que c’est la Ligue islamique mondiale, fondée par l’Arabie saoudite en 1962 et basée à La Mecque, qui lui a demandé de présenter une étude sur le problème des musulmans en situation de minorité, notamment en Occident, et comment procéder afin qu’ils ne délaissent pas les règles de la charia et ne s’éloignent pas de l’islam que le discours religieux impose.

« Le fiqh des minorités » ou « la jurisprudence des minorités » n’est pas une réforme de l’islam, mais un ajustement et une adaptationdes règles de la charia aux exigences des musulmans vivant en Occident en situation de minorité afin qu’ils puissent les pratiquer. C’est une solution qui est dictée par le contexte et qui s’annule automatiquement avec le changement du contexte, c’est-à-dire lorsque les musulmans ne sont plus en situation de minorité.

« L’adaptation du discours religieux au contexte occidental »

« L’adaptation du discours religieux au contexte occidental » s’inscrit dans la même logique et a le même objectif que « la jurisprudence des minorités » comme le précise le glossaire de la Grande Mosquée de Paris :   « l’adaptation du discours religieux au contexte occidental » n’est ni une concession ni une altération, mais une nécessité pour répondre aux défis contemporains des musulmans vivant en Occident. Quant à la notion de « nécessité », il explique que « ce principe stipule que lorsqu’une prescription religieuse entraîne un préjudice disproportionné, elle peut être temporairement allégée ou adaptée ». Ainsi, au sujet du voile, le glossaire affirme que « la Commission religieuse…, indique aux femmes confrontées à des interdictions professionnelles, la possibilité d’accepter temporairement de le retirer, en se basant sur le concept d’indulgence légale (rukhṣa), mais surtout sur celui de nécessité (ḍarûra) ». 

Tout comme « le fiqh des minorités », « l’adaptation du discours religieux au contexte occidental » ne concerne pas l’islam ni même la charia, mais seulement la manière de pratiquer temporairement cette dernière. Elle n’est donc pas une réforme de l’islam. Bien au contraire, elle consolide le conservatisme. 

« Le fiqh des minorités » et « l’adaptation du discours religieux au contexte occidental » envoient un message très négatif aux musulmans qui vivent dans les pays musulmans, notamment aux femmes, selon lequel l’islam n’admet aucun changement et ses règles aucune évolution y compris en Occident où on se contente de trouver des ajustements temporaires.

Quant aux musulmans d’Occident, la jurisprudence des minorités accroît, chez ceux qui sont pratiquants, le sentiment de vivre dans des sociétés ne leur permettant pas d’être de bons musulmans. Si certains se sentent coupables de vivre en Occident et se replient sur eux-mêmes, d’autres multiplient les actions pour obliger la loi à s’adapter à leur religion et non le contraire.

L’islam a besoin d’une réforme profonde

L’islam a besoin d’une réforme profonde qui ne concerne pas uniquement les musulmans d’Occident, mais tous les musulmans. Les règles de la charia qui discriminent les femmes, qui piétinent la dignité humaine et qui ne reconnaissent pas la liberté de croire ou de ne pas croire ne sont pas à adapter à telle ou telle situation, mais à abolir. L’islam a besoin d’être libéré de l’ancienne théologie, dont la théorie des salafs qui fait des êtres humains des Dieux. Rien n’interdit sur le plan religieux la réforme de l’islam qui est aujourd’hui plus que jamais nécessaire. Nécessaire pour mettre fin à l’écartèlement des musulmans, les jeunes notamment, entre un passé auquel ils pensent devoir appartenir et un présent auquel ils appartiennent.

Razika Adnani

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1 Commentaire(s)

  1. amazigh libre dit :

    Le propos avancé repose sur une confusion entre les niveaux constitutifs de la normativité en islam. La tradition savante a toujours distingué, de façon nette, entre la révélation, sa compréhension et son application.

    La révélation correspond au Coran et à la Sunna du Prophète MOHAMED SALA LAHOU ALYHI WA SALAM. Elle constitue une source close, dont l’autorité est définitive.

    La compréhension relève du tafsir et des disciplines linguistiques, contextuelles et herméneutiques. Elle engage l’effort humain.

    L’application correspond au fiqh, élaboré selon les اصول الفقه, qui définissent les قواعد d’extraction des normes.

    Dire que la charia pratiquée ne serait pas conforme à la charia coranique revient à méconnaître la définition même de la charia dans les sciences islamiques. La charia ne se réduit pas à un corpus textuel brut. Elle désigne l’ensemble du dispositif normatif issu des sources, médiatisé par des méthodes rigoureuses.

    Les écoles juridiques ne produisent pas des islams concurrents. Elles opèrent à l’intérieur d’un cadre épistémologique unifié. Les divergences qu’elles expriment relèvent du ظني, c’est-à-dire du probable, et non du قطعي, qui demeure invariant. Cette distinction est fondamentale.

    Le recours au naql n’a jamais signifié une transmission aveugle. Il s’appuie sur deux mécanismes indissociables.

    L’isnad, qui garantit la continuité et la fiabilité de la transmission.

    La diraya, qui examine le contenu selon des critères rationnels et textuels.

    C’est ce double filtre qui a permis l’émergence d’une science critique du hadith, sans équivalent dans d’autres traditions.

    L’accusation de sacralisation des savants ne résiste pas à l’examen des textes fondateurs des écoles. Un principe constant traverse toute la tradition.

    Toute parole est recevable ou rejetable, à l’exception de celle du Prophète.

    Ce principe, attribué notamment à Malik ibn Anas, invalide toute idée de clergé infaillible. L’autorité savante est fonctionnelle, jamais ontologique.

    Concernant la réforme, la confusion entre tajdid et tabdil altère profondément l’analyse.

    Le tajdid consiste à réactiver les potentialités internes des textes en fonction des contextes nouveaux, sans altérer les fondements. Il s’inscrit dans un hadith reconnu où le Prophète MOHAMED SALA LAHOU ALYHI WA SALAM annonce le renouvellement périodique de la religion.

    Le tabdil consiste à modifier les fondements eux-mêmes. Il implique une rupture avec les sources.

    Le discours étudié ne se situe pas dans une logique de tajdid. Il propose une reconfiguration des sources, en relativisant leur portée normative et en redéfinissant leur statut. Cela excède le cadre de la tradition islamique.

    L’idée selon laquelle il existerait un seul Coran et plusieurs islams nécessite une précision conceptuelle.

    Il existe un texte unique, fixé et transmis de manière mutawatir.

    Il existe des interprétations plurielles, mais encadrées par des règles méthodologiques strictes.

    Il existe des divergences juridiques, reconnues et classifiées.

    Cette pluralité est régulée. Elle ne conduit ni à un relativisme doctrinal ni à une fragmentation ontologique de l’islam.

    L’affirmation d’un arrêt du travail intellectuel ne correspond pas à la réalité historique. Les cycles d’ijtihad n’ont jamais disparu. Ils ont connu des intensités variables, mais la production savante est restée continue, des premiers siècles jusqu’aux institutions contemporaines.

    Des domaines entiers témoignent de cette continuité.

    La finance islamique.

    La bioéthique.

    Le droit des minorités musulmanes.

    Ces champs mobilisent encore aujourd’hui les outils classiques de l’ijtihad.

    Une question demeure centrale.

    Cherche-t-on à activer les ressources internes de la tradition pour répondre aux enjeux contemporains, ou à substituer à cette tradition un cadre normatif externe.

    La réponse engage non seulement une position intellectuelle, mais aussi une définition même de ce qu’est l’islam.

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