Razika Adnani : Le retour aux normes traditionnelles-L’oeil indiscret (de la page 53 à la page 56)



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Aujourd’hui, le comportement qui pèse le plus, dans notre société, est celui où chacun surveille chacun et l juge dans sa façon de faire. Cet oeil indiscret assurait jadis la stabilité et la sécurité de la société quand elle était organisée en tribus constituées des membres d’une même famille soudés autour des mêmes coutumes. Dans le système traditionnel, c’est la communauté qui veille au bon fonctionnement des relations entre les individus. Il est alors du devoir de chacun de porter un regard vigilant sur le comportement de l’autre et d’intervenir, si nécessaire, afin d’empêcher que le mal ne soit commis.

Avec la création de l’État et l’urbanisation de la société, cette règle devenue indésirable devait logiquement disparaître. C’est ce que l’Algérie a essayé de faire au moment de l’indépendance quand elle a instauré un système juridique, imparfait peut-être puisqu’il ne s’est pas complètement affranchi des traditions et des coutumes et que cet oeil indiscret, reliquat du système traditionnel, se maintenait. Néanmoins, le transfert du pouvoir juridique de l’individu et de la communauté vers les institutions de l’État commençait à se faire progressivement. Beaucoup d’Algériens s’y habituaient et surtout appréciaient cette nouvelle manière d’organiser une société qui leur procurait plus de sécurité. Cependant, les choses n’ont pas continué à progresser en ce sens et, de plus en plus, la norme traditionnelle a repris le dessus.

Le retour aux traditions, en tant que phénomène social, a renversé les tendances et a renforcé cet oeil indiscret dans une société changée en profondeur malgré les apparences ; dès lors, appliquer ce mode d’organisation, c’est appliquer une règle qui ne lui convient plus. Une société, tout comme l’être humain, a besoin de règles et de méthodes adaptées à sa mentalité et à sa taille pou assurer sa stabilité et installer sa pérennité. Quand la structure d’une société, son mode de vie et ses valeurs changent, les règles qui déterminent l’ensemble des comportements doivent s’adapter. Jadis, par exemple, les gens jetaient tout simplement leurs ordures derrière la maison. Ce n’était que des épluchures de légumes et de fruits souvent dévorées par les animaux domestiques. Une telle attitude, dans une société de consommation et d’emballages, provoquerait une crise écologique et sanitaire. En aucune manière, un quelconque retour en arrière de cet ordre ne serait envisageable, au prétexte que nos aïeux agissaient ainsi. De ce fait, un retour à cette règle traditionnelle dans une nouvelle structure sociale et morale n’est pas sans risque.

Le premier de ces risques est dû à la perception de l’autre dans cette nouvelle structure où désormais, dans un même quartier, plusieurs familles issues d’horizons multiples, aux valeurs et aux coutumes différentes, se partagent l’espace. Cet autre, qui était dans la tribu souvent un membre de la famille, est dans la société moderne, et par la force des choses, un étranger. Donc, un retour à la gestion traditionnelle de la société signifie que l’individu sera surveillé et jugé non plus par un membre de sa famille mais par un inconnu. Or l’inconnu est par définition source d’angoisse. Différent de nous, il n’a ni les mêmes valeurs ni la même vision des choses  la probabilité que les critères d’appréciation du bien et du mal ne soient pas partagés est plus forte dans une communauté large que dans un groupe plus réduit. Si cet autre a le droit de nous surveiller, et de surcroît de nous dicter des règles, il le fera selon ses propres critères du bien ou du mal. Cette situation est évidemment susceptible de créer conflits et affrontements. Les gens n’aiment pas qu’on leur impose des valeurs morales et une ligne de conduite ; leurs réactions peuvent alors être très violentes.

Ce qui augmente ce sentiment d’angoisse vis-à-vis de l’autre, cet étranger qui s’est arrogé le droit de nous surveiller, c’est notre incapacité à connaître ses valeurs et donc à anticiper ses réactions ; une seule question nous taraude alors : « comment va-t-il se conduire avec nous ? ». Si de plus cet inconnu revendique le droit de nous punir, notre angoisse se transforme en peur. Il est inutile d’insister sur les conséquences d’une telle situation psychologique. Elle est souvent la cause d’un comportement violent. C’est pourquoi le Droit est important. Quand celui-ci est respecté, il apaise nos inquiétudes à propos de l’autre. D’ailleurs, l’organisation tribale, si elle ne connaissait pas le Droit tel que nous l’entendons, avait cependant ses coutumes et ses lois ; elle désignait un chef qui veillait à leur application, afin que l’individu ne franchisse pas les limites posées. L’ordre ne dépendait donc pas de la subjectivité absolue

Aujourd’hui, alors que la fonction du chef n’existe plus, même dans les communautés les plus restreintes, et que les coutumes n’ont plus le même statut qu’auparavant, si l’État se retire, si le droit est absent que reste-il ? Peut-on réellement prétendre à un quelconque retour à une administration traditionnelle de la société ? Il est alors peut-être pertinent de se poser la question de la nature de cet état social vers lequel nous nous tournons. Le deuxième risque tient aux mentalités. Les hommes et les femmes sont de plus en plus influencés par de nouvelles valeurs et refusent de se soumettre aux normes traditionnelles : les couples veulent vivre seuls, les femmes veulent travailler pour assurer leurs besoins et assumer leur liberté, les jeunes veulent profiter de leurs moments de loisir comme ils l’entendent ; le désir de vivre libre et tranquille est de plus en plus revendiqué, même si parfois les apparences font croire le contraire. Rappelons que l’organisation traditionnelle de la communauté a pu fonctionner correctement tant que les individus, n’imaginant pas d’autre façon de vivre, se sont soumis à son autorité. Le concept même de liberté individuelle n’existait pas. Aujourd’hui, le désir de liberté, même si le sens de ce mot reste primaire dans la conscience populaire, est de plus en plus revendiqué.

Avec cette nouvelle mentalité, le regard d’autrui devient une contrainte permanente qui piétine la liberté et resserre le territoire privé. Il représente donc une menace à laquelle répond un réflexe de défense qui peut être violent. Ce retour à la norme traditionnelle dans un contexte social inadapté est devenu source de violence et n’a pas aidé l’Algérie à sortir de celle héritée de la guerre.

Razika Adnani, La nécessaire réconciliation, UPblisher deuxième édition 2017, pages 53 à 56,

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