« Le voile n’est pas un problème qui concerne uniquement les femmes ni uniquement la France»



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« Le voile ne pose pas problème uniquement en France, comme le pensent beaucoup de gens. Hier comme aujourd’hui, il a toujours suscité des polémiques et des controverses au sein des sociétés musulmanes. C’est également une erreur de croire que le voile concerne uniquement les femmes ou qu’il s’agit d’un sujet « de femmes ». Le voile concerne certes la femme, mais aussi l’ homme, la religion, la société, la politique, la morale et notre civilisation. »

Visioconférence de Razika Adnani qu’elle a donnée le 15 mai 2023 dans le cadre des Entretiens d’Euromed-IHEDN : Conférence sur le thème : « Le voile n’est pas un problème qui concerne uniquement les femmes ni uniquement la France».

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Conférence de Razika Adnani sur le voile islamique

Razika Adnani est philosophe, islamologue et conférencière d’origine algérienne. Elle est membre du conseil d’orientation de la Fondation de l’Islam de France et du conseil scientifique du Centre civique du fait religieux. Elle est l’autrice de plusieurs articles de presse et de plusieurs ouvrages, notamment La nécessaire réconciliation, Laïcité et islam : mission possible, ainsi que Maghreb : l’impact de l’islam sur l’évolution sociale et politique, étude sociopolitique publiée par la Fondapol en décembre 2022.

Son intervention porte sur le voile islamique. Elle y défend une thèse centrale : le voile n’est ni un problème exclusivement français ni une question qui concerne uniquement les femmes. Il engage au contraire des enjeux religieux, sociaux, politiques, moraux et civilisationnels.

1. Le voile n’est pas un problème uniquement français

Selon Razika Adnani, le voile suscite en France des débats récurrents en raison de l’histoire, de la culture et des valeurs républicaines du pays, notamment la laïcité. Toutefois, elle insiste sur le fait que ce n’est pas la France qui transforme le voile en problème : c’est le voile, lorsqu’il cherche à s’imposer dans certains espaces comme l’école, qui provoque débats et polémiques.

Le problème ne tient pas seulement au fait que le voile soit perçu comme un signe religieux. Il réside aussi, selon elle, dans la discrimination qu’il introduit à l’égard des femmes et dans la pression sociale qu’il peut exercer sur elles. C’est pourquoi le voile pose également problème dans des pays musulmans, comme l’illustre la révolte des femmes iraniennes contre l’obligation de le porter.

2. Un débat ancien dans l’histoire de l’islam

L’intervenante rappelle que le voile a fait débat dès les premiers siècles de l’islam. Elle cite notamment Sakina, arrière-petite-fille du prophète, née en 667 et morte en 735, décrite par les sources historiques comme une femme ayant refusé de porter le voile. Elle évoque également une descendante du premier calife Abou Bakr, qui aurait elle aussi refusé cette pratique en affirmant que Dieu lui avait donné sa beauté et qu’elle ne voyait pas pourquoi elle devait la cacher.

Ces exemples montrent, selon Razika Adnani, que le voile n’a jamais été unanimement accepté par les femmes musulmanes et qu’il a toujours suscité discussions et résistances.

3. La Nahda et l’émancipation des femmes

Razika Adnani revient ensuite sur la période de la Nahda, mouvement de renaissance intellectuelle situé entre le début du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle. À cette époque, de nombreux intellectuels et responsables politiques du monde musulman ont critiqué la claustration des femmes et le port du voile, qu’ils percevaient comme des obstacles à la modernisation des sociétés.

4. Le voile face aux valeurs de liberté et d’égalité

Le renoncement aux acquis de la modernité et le retour en arrière sont aujourd’hui des phénomènes observables dans les sociétés musulmanes. Selon Razika Adnani, l’objectif des adeptes du voile n’est pas d’encourager des comportements convenables en société, mais d’imposer le voile aux femmes par tous les moyens.

Elle souligne que certains discours sont prêts à faire de « l’humanité de l’homme » un gage destiné à justifier le voilement des femmes. Le voile devient ainsi, selon elle, un problème de civilisation, car il entre en contradiction avec deux valeurs fondamentales : l’égalité et la liberté.

Sur le plan de l’égalité, le voile discrimine les femmes par rapport aux hommes, puisqu’il est imposé aux femmes et non aux hommes. Il introduit aussi une distinction entre femmes voilées et femmes non voilées.

Sur le plan de la liberté, Razika Adnani estime que le discours du voile ne reconnaît pas réellement la liberté individuelle. Il ne reconnaît pas non plus pleinement l’égalité, deux valeurs qui, selon elle, sont absentes du discours religieux musulman traditionnel.

5. Les problèmes religieux posés par le voile

Le premier problème religieux concerne l’absence de verset coranique évoquant clairement la dissimulation de la chevelure, du visage ou des mains de la femme. Or la dissimulation de la chevelure est aujourd’hui considérée comme l’élément principal du voile.

Ainsi, selon Razika Adnani, ceux qui affirment que le voile est inscrit dans le Coran s’appuient en réalité sur des commentaires du Coran, et non sur le texte coranique lui-même.

Le deuxième problème tient à la confusion entre le Coran et ses commentaires. Razika Adnani distingue ce qui est considéré dans la foi musulmane comme parole divine et les interprétations humaines des textes coraniques.

Elle rappelle également que les musulmans ne mettent pas en pratique toutes les recommandations coraniques. Elle cite notamment les règles relatives à l’esclavage ou aux châtiments corporels, abandonnées par de nombreux pays musulmans malgré leur présence dans les textes.

6. Une application sélective des règles religieuses

Cependant, quand il s’agit des règles de la charia qui soumettent les femmes à une situation d’infériorité comme le voile, les musulmans, les conservateurs deviennent intransigeants en rappelant que c’est une recommandation coranique et qu’il faut absolument la mettre en pratique.

7. Le voile comme enjeu politique et géopolitique

Razika Adnani aborde ensuite la dimension politique et géopolitique du voile. Selon elle, il est erroné de croire que le voile concerne uniquement les femmes ou qu’il serait seulement une affaire féminine.

Elle explique que les islamistes, engagés dans un combat politico-religieux, ont relancé la « guerre du voile » au début du XXe siècle afin de soumettre à nouveau les femmes à cette pratique. Leur objectif était de freiner l’élan de modernisation des sociétés musulmanes.

La création de la confrérie des Frères musulmans en 1928 est présentée comme un moyen d’organiser cette lutte contre la modernisation. Le projet consistait à prendre le pouvoir, à imposer la charia et à promouvoir le modèle de société des premiers musulmans.

Dans cette stratégie, le voile devient un marqueur politique. Plus les femmes portent le voile, plus la société est perçue comme musulmane, ce qui donne aux conservateurs et aux islamistes une forme de pouvoir symbolique et politique.

Razika Adnani souligne que les islamistes n’ont pas nécessairement cherché à renvoyer les femmes à la maison. Ils ont compris l’importance de la présence de femmes voilées dans l’espace public, à l’université ou au travail, pour donner de la visibilité à leur projet politique.

Elle rappelle aussi la création, en 1932, de la branche féminine des Frères musulmans, appelée les Sœurs musulmanes. Leur rôle consistait, et consiste encore selon elle, à inciter d’autres femmes au port du voile, y compris aujourd’hui en Occident.

Enfin, elle propose l’idée d’un « voilomètre » : le voile permettrait, selon elle, de mesurer la réussite politique et géopolitique des mouvements islamistes et fondamentalistes. Plus le voile se répand, plus l’indice de réussite de leur projet politique serait élevé.

8. Conclusion de l’exposé

En conclusion, Razika Adnani estime qu’il est erroné de présenter le voile comme un problème uniquement français. Il est également insuffisant de considérer que la question du voile ne concerne que les femmes et que la solution serait simplement de respecter le choix individuel de le porter.

Selon elle, dans toute son histoire, le voile a été imposé aux femmes. Il pose donc un problème social, moral et humain, mais aussi politique et géopolitique. C’est pourquoi elle invite à le considérer comme une arme politique autant que comme une pratique religieuse ou sociale.

Débat avec le public

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