Entretien avec Razika Adnani : L’islam politique à l’épreuve de la révolution iranienne – Tazzuri



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Entretien accordé à TAZZURI

1- Tazzuri : Assiste-t-on aujourd’hui en Iran à une révolution politique classique, ou à une rupture plus profonde avec l’islam politique lui-même ?

Razika Adnani : On assiste à une révolution politique dont l’un des objectifs importants est d’en finir avec l’islam politique et fondamentaliste de la « vilayet el faqih » de Khomeiny. Cependant, cette rupture profonde avec l’islam politique et le fondamentalisme ne peut se réaliser uniquement par l’action politique. Cette transformation profonde nécessite un travail interne au sein même de l’islam qui ne dépend pas seulement d’une révolution politique, mais avant tout d’une révolution culturelle qui entraînera une révolution religieuse. C’est une condition nécessaire pour en finir avec l’islam construit, il y a des siècles, par les anciens afin de construire un autre islam plus compatible avec les attentes des populations musulmanes, notamment des jeunes, et avec les valeurs de l’humanisme. L’incapacité du monde musulman de mener cette révolution culturelle et humaine et cette réforme de l’islam a fait qu’aucune révolution politique n’a pu arriver à cette rupture avec l’islam politique et conservateur. Ils ont, dans leur grande majorité, remplacé un islam politique, c’est-à-dire qui organise le culte et en même temps la société et l’État, par un autre islam politique.

2- Tazzuri : Peut-on encore gouverner durablement un pays au nom de la religion lorsque celle-ci est perçue par une partie croissante de la population comme un instrument d’oppression ?

R.A. : Logiquement plus la population considère que la religion est un instrument d’oppression plus il est difficile à l’État de l’utiliser pour gouverner et la séparation entre le religieux et le politique s’impose.

Cependant, si le peuple considère que c’est la manière de l’État de pratiquer la religion qui est la cause de l’oppression et non pas la religion, celle-ci continuera à être un moyen de gouvernance. C’est ce qu’on a constaté dans toute l’histoire des musulmans. Il y a souvent eu des révoltes contre des gouvernements musulmans considérés comme injustes et oppresseurs, mais pas contre le fait que la religion intervienne en politique. Nous l’avons constaté aujourd’hui en Syrie, en Irak, en Libye et dans d’autres pays à majorité musulmane. Les musulmans, dans leur grande majorité, ont adhéré au discours des conservateurs qui place les problèmes sociaux, économiques et politiques en dehors de l’islam. Pour eux, ce sont les musulmans qui ont mal compris son message qui sont la cause des problèmes et non l’islam, ce qui entrave toute évolution de la religion musulmane.

Aujourd’hui, c’est au concept d’islamisme, tel qu’il a été forgé au XXe siècle par des universitaires français, qu’une grande partie des politiques dans les pays musulmans a adhéré.  Il est représenté comme étant la cause de tous les problèmes. Le problème, c’est qu’il est considéré comme étant d’islam politique qui n’aurait aucun lien avec l’islam et qui serait né à l’époque contemporaine et pour beaucoup avec la naissance de la confrérie des Frères musulmans. Non seulement, ce concept met lui aussi l’islam à l’abri de tout regard critique, mais il transforme également la lutte contre l’islamisme à une lutte contre les Frères musulmans. Or, si les Frères musulmans font certes partie de l’islam politique, ils ne représentent pas l’islam politique. De ce fait, interdire les Frères musulmans ne mettra pas fin à l’islam politique ni même à leur idéologie.

3- Tazzuri : Les femmes occupent une place centrale dans la contestation iranienne, à la fois comme actrices visibles et comme cibles privilégiées de la répression. Peut-on dire que cette révolution remet en cause, plus profondément que les précédentes, le rapport entre islamisme, pouvoir et contrôle du corps des femmes ?

R.A. : Il n’est pas nouveau ni en Iran ni dans les autres pays musulmans qu’un mouvement politique révèle le lien entre islamisme, pouvoir et contrôle du corps des femmes. L’islamisme qui est un islam politique, autrement dit qui organise la société et l’État, est de ce fait naturellement lié au pouvoir. L’islamisme est également un patriarcat qui ne peut exister sans soumettre les femmes.

Il suffit d’observer comment tous les pays qui déclarent l’islam comme religion de l’État, donc qui pratiquent un islam politique, imposent les règles juridiques de la charia principalement dans le domaine de la famille pour justement soumettre les femmes à la domination masculine.  Par ailleurs, les écrits des premiers siècles de l’islam montrent que le Droit musulman est constitué d’un grand nombre de règles qui ont comme finalité la soumission des femmes qui passe par le contrôle de leur corps. En 1979, Khomeiny a installé son pouvoir en imposant le port du voile aux femmes pour contrôler leur corps et dans les années 1990, les islamistes algériens ont commencé leur activisme en voulant également contrôler le corps des femmes.

La révolte des femmes iraniennes contre le patriarcat est devenue plus déterminée depuis l’assassinat de Mahsa Amini. Les Iraniennes ont un courage inouï et une maturité exemplaire.  Elles montrent qu’il y a un fossé culturel entre le peuple et les dirigeants, que la révolution islamiste s’est imposée par la violence et avec l’aide des pays occidentaux et que la majorité du peuple, notamment les femmes, ne s’est jamais soumise aux règles des mollahs. Elles donnent au monde entier la preuve concrète que le pouvoir des islamistes, pas seulement en Iran, mais également dans tous les pays musulmans, est fondé sur l’oppression des femmes et le contrôle leur corps.

4- Tazzuri : Le pouvoir iranien repose sur un clergé chiite organisé. Cette structure religieuse est-elle un facteur de solidité du régime ou, au contraire, son principal point de fragilité face à la contestation ?

R.A. : L’état iranien repose sur l’islam chiite et sur la doctrine de wilayet al- faqih élaborée par Khomeiny. Or, un État qui se veut islamique, c’est-à-dire qui applique les règles du Droit musulman se retrouve naturellement et automatiquement fragile. Pourquoi ? Parce qu’en islam, il y a plusieurs islams et que les musulmans n’ont jamais été tous d’accord sur un même islam. Donc, logiquement il y a toujours ceux qui rejettent la conception de l’islam de l’État en prétendant que ce sont eux qui détiennent la vraie vérité divine. Les États musulmans, , se sont, depuis la mort du prophète, toujours retrouvés face à des groupes revendiquant un islam plus pur et qui les ont fragilisés. Quand un État pense lui aussi détenir la vérité divine absolue et pour l’imposer utilise la répression contre ceux qui refusent de s’y soumettre, il se fragilise en dispersant ses forces au lieu de se concentrer sur les problèmes économiques, culturels et réellement politiques. C’est la réalité triste de l’Iran aujourd’hui.

5- Tazzuri : Les régimes islamistes semblent souvent incapables de survivre sans répression. Cette violence est-elle, selon vous, accidentelle ou structurelle à l’islam politique ?

R.A. : C’est une violence structurelle. Comme je viens de le dire, un régime islamiste, c’est -à-dire celui qui ne sépare pas l’islam de la politique, applique le Droit musulman. Or, celui-ci est constitué d’un nombre important de règles qui permettent la violence et la légitiment. Parmi ces règles, il y a entre autres le principe de l’obéissance qui est d’ordre social, moral et politique. Il y a aussi le principe d’ordonner le bien et de dénoncer le mal.

La police des mœurs qu’on retrouve en Iran et en Arabie saoudite, et dans beaucoup d’autres pays musulmans, a comme fonction de veiller au respect de ce dernier. Plusieurs scandales ont éclaté en Arabie saoudite au sujet de la violence de cette police qui a obligé l’État a limiter son rôle mais sans l’abolir. Dans le chiisme duodécimain, doctrine officielle de l’État en Iran, ce principe d’appeler au bien et de dénoncer le mal figure parmi les 10 principes de la pratique de l’islam. Chacun croit alors qu’il a le devoir de se mêler de la vie de l’autre pour l’empêcher de faire le mal. L’Iran l’a également inscrit dans l’article 8 de sa Constitution. Même si cela varie selon le degré de l’extrémisme religieux, les régimes islamistes utilisent l’islam comme un instrument d’oppression et un moyen qui leur permet d’attribuer une légitimité et une valeur morale à leur violence. Et comme je le dis dans mon ouvrage « La nécessaire réconciliation », « quand la violence se moralise, rien ne l’arrête ». L’Iran a exécuté en 2025 plus de 1500 jeunes. Il s’appuie pour cela sur le verset 33 de la sourate 5, la Table Servie, qui dit : « La récompense de ceux qui mènent la guerre à Dieu et à son messager et de ceux qui sèment le désordre sur la terre qu’ils soient tués ou crucifiés et que leurs mains et leur pieds opposées soient coupés ou qu’ ils soient expulsés du pays ». L’État iranien considère que ces jeunes sèment le désordre sur terre parce qu’ils manifestent contre son pouvoir.  

6- Tazzuri : Le pouvoir iranien invoque régulièrement l’Occident ou Israël pour discréditer la contestation. Ce récit fonctionne-t-il encore face à une population qui réclame avant tout liberté et dignité ?

R.A. : L’Occident et Israël, considéré comme faisant partie de l’Occident, sont évoqués dans les ouvrages de Khomeiny écrits dans les années 1960. Les invoquer aujourd’hui pour discréditer la contestation n’est donc pas nouveau, mais ne fonctionne plus pour une grande partie de la population assoiffée de liberté et de dignité. Par ailleurs, l’Iran est un pays où l’État tue sa population. Pour les Iraniens l’ennemi n’est aujourd’hui plus l’Occident ni Israël, mais le pouvoir. C’est lui qui tue leurs enfants, qui les arrache à leurs parents pour les exécuter. La violence de l’État à l’égard de son propre peuple a atteint des proportions alarmantes et inhumaines et a fait qu’il est impossible qu’il y ait une réconciliation entre le peuple et le régime.

Ibn Khaldûn (1332-1406) dans le chapitre « Trop de sévérité dans un souverain nuit ordinairement à l’empire » de sa Muqqadima, explique que le plus important dans la solidité d’un empire est la relation qui existe entre le souverain et la population. Pour lui, si la relation est bonne, elle se répercute positivement sur le peuple et sur l’empire. Cependant, si elle est mauvaise, elle nuit au peuple et entraine la ruine de l’empire.  Une des causes de cette ruine de l’empire est que le peuple, dont la relation avec son souverain est mauvaise, peut facilement l’abandonner au moment où l’État est en difficulté. Ibn Khaldûn était un fin observateur de la réalité des États de son époque.

 

7 – Tazzuri : Si le régime venait à tomber, le religieux peut-il rester une référence politique centrale en Iran, ou la révolution ouvre-t-elle la voie à une séparation durable entre religion et pouvoir ?

R.A. : Il est difficile de dire ce que feraient les Iraniens si le régime tombait. Cependant, sans cette séparation entre le religieux et le politique, autrement dit si le religieux reste une référence politique, la révolution sera un échec.

Toutes les révoltes dans le monde musulman n’ont débouché sur aucune vraie révolution sociale et culturelle de ses sociétés bien au contraire. Non seulement, elles n’ont pas réussi à provoquer le changement nécessaire au sein de l’islam pour que les réformes sociales et politiques soient possibles, mais elles ont également produit davantage de conservatisme. La séparation entre l’islam et la politique passera nécessairement par une révolution interne de l’islam sans laquelle la révolution politique ne suffira pas.

8- Tazzuri : La révolution iranienne marque-t-elle, selon vous, une crise profonde de l’islam politique au pouvoir, au-delà même de l’Iran ? 

R.A. : Il s’agit d’une crise de l’islam qui a commencé dès la mort du prophète lorsque ses compagnons se sont disputés pour sa succession et que beaucoup d’autres événements politico-religieux ont accentuée.

Quant à l’’islam politique, il n’a jamais été aussi fort depuis le début du XXe siècle. Les États musulmans n’ont jamais introduit autant de règles de l’islam dans leurs systèmes juridiques et politiques. Certains, comme l’Afghanistan, la Syrie et la Lybie, ont fait carrément un saut en arrière effaçant la période de la nahda de leur histoire.  Le monde musulman connaît, depuis le début de ce siècle, une consolidation du religieux comme moyen pour exercer la politique, c’est-à-dire de l’islam politique.

 L’idée d’interroger l’islam ou de le réformer, qui est nécessaire pour créer le changement politique, culturel et humain réel et profond, a pratiquement disparu non seulement dans le monde musulman, mais aussi en Occident. Or, ne pas réformer l’islam pour le séparer de la dimension politique consolide le conservatisme, et l’islamisme est un conservatisme.

Razika Adnani

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4 Commentaire(s)

  1. Jean Pierre Castel dit :

    Bravo et merci pour ce remarquable article sur l’Iran, l’islam politique et l’appel à la séparaton du politique et du religieux.
    J’ai juste une remarque quand vous évoquez une aide que les Occidentaux auraient apportéé à la révolution de 1979.Cette expression me paraît inappropriée, dans la mesure où elle suggère une aide intentionnelle, un soutien délibéré.
    La France a certes offert l’asile politique à Khomeiny, mais cette décision ne relèvait que d’une combinaison de tradition juridique, d’erreur d’analyse et d’incapacité à anticiper le processus révolutionnaire.
    La thèse d’un soutien américain à la révolution islamique, par peur du communisme, a également circulé dans certains milieux de gauche – elle était soutenue notamment par Georges Corm. En réalité, les services américains estimaient (à tort ou à raison) la gauche iranienne fragmentée et dépourvue d’un ancrage populaire comparable à celui du clergé, et,’une manière générale, pensaient la situation hors de tout contrôle. A ma connaissance, aucun indice historique n’indique qu’ils aient aidé le clergé – or, quand ils interviennent, ils laissent généralement des traces !
    On peut certes regretter que les pays occidentaux n’aient pas été capables d’anticiper cette révolution (cf l’erreur d’analyse des intellectuels comme Michel Foucaukt), mais une fois celle-ci engagée, c’est paralysés et impuissants qu’ils ont assisté aux évènements, sans stratégie ni moyens réels pour les infléchir – à mon avis.

    1. AMAZIGH LIBRE dit :

      Le texte présenté corrige utilement une simplification, mais il reste lui aussi partiel. Il oppose une lecture intentionnelle à une lecture d’impuissance, alors que la réalité des rapports de force et du renseignement se situe entre ces deux pôles.

      Sur la question de l’« aide occidentale », il faut d’abord clarifier les niveaux d’analyse.

      Il existe une différence entre soutien délibéré, tolérance stratégique et effet indirect.

      La France, en accueillant Ruhollah Khomeini à Neauphle-le-Château, n’a pas officiellement soutenu la révolution. Cette décision s’inscrit dans une tradition d’asile politique. Mais elle a produit un effet opérationnel majeur.

      Khomeiny a pu diffuser ses messages.
      Il a structuré son réseau.
      Il a bénéficié d’une visibilité médiatique internationale.

      Ce type de situation relève d’un effet facilitateur, non d’un soutien idéologique. En analyse stratégique, l’effet compte autant que l’intention.

      Concernant les États-Unis, l’absence de preuve d’un soutien direct ne signifie pas absence d’interaction avec le processus. Les archives disponibles montrent surtout une incapacité d’anticipation.

      Les services américains ont sous-estimé la dynamique révolutionnaire.
      Ils ont surestimé la solidité du régime du Shah.
      Ils ont mal évalué la capacité du clergé à mobiliser.

      Cela correspond à une défaillance classique du renseignement, liée à des biais cognitifs et à une mauvaise lecture du terrain social.

      Le cas de CIA en Iran illustre une limite structurelle.

      Un service peut disposer d’informations.
      Mais il peut mal les interpréter.
      Ou ne pas les intégrer dans la décision politique.

      L’argument selon lequel « une intervention laisse toujours des traces » doit être nuancé. Les opérations clandestines efficaces cherchent précisément à minimiser leur traçabilité. L’absence de preuve publique ne suffit pas à conclure à l’inexistence d’actions indirectes ou d’opportunités exploitées.

      Sur le plan géopolitique, le contexte de la guerre froide est déterminant. Les États-Unis privilégiaient la stabilité et la lutte contre l’influence soviétique. Dans cette logique, plusieurs options étaient envisagées face à l’effondrement du régime du Shah.

      Maintien du Shah
      Transition contrôlée
      Acceptation d’un changement non communiste

      Le clergé apparaissait, pour certains analystes, comme un rempart contre une dérive marxiste. Cela ne constitue pas un soutien actif, mais une hiérarchisation des menaces.

      La référence à Georges Corm s’inscrit dans ce débat. Elle souligne une hypothèse, mais ne constitue pas une preuve. Elle rappelle surtout que les lectures de la révolution iranienne ont toujours été traversées par des interprétations concurrentes.

      L’évocation de Michel Foucault est pertinente pour un autre motif. Elle illustre une erreur d’analyse plus large.

      Une partie des élites occidentales a interprété la révolution comme un mouvement émancipateur.
      Elles ont sous-estimé sa dimension théologico-politique.

      Cette erreur ne relève pas du renseignement opérationnel, mais d’un biais intellectuel.

      Sur le plan des rapports de force internes, il faut rappeler que la révolution de 1979 n’a pas été produite de l’extérieur.

      Elle repose sur une coalition hétérogène.
      Clergé
      Classes populaires
      Intellectuels
      Mouvements politiques

      Le clergé, structuré autour de Ruhollah Khomeini, a progressivement pris l’ascendant. Cette domination s’explique par son implantation sociale, ses réseaux et sa capacité à proposer une alternative cohérente.

      Les puissances occidentales n’ont pas créé cette dynamique. Elles ont échoué à la comprendre et à l’influencer.

      Sur le plan opérationnel, l’idée d’une paralysie totale mérite d’être nuancée. Les États disposent rarement d’une capacité de contrôle absolu dans un processus révolutionnaire. Leur action se limite souvent à des tentatives d’influence indirecte.

      Contacts diplomatiques
      Canaux informels
      Évaluation des acteurs émergents

      Mais lorsque la dynamique interne dépasse un certain seuil, ces leviers deviennent insuffisants.

      Enfin, l’analyse doit intégrer un principe central en géostratégie.

      L’absence de stratégie apparente ne signifie pas absence d’intérêt.

      Les États peuvent accepter une évolution qu’ils ne contrôlent pas, dès lors qu’elle ne menace pas leurs intérêts fondamentaux à court terme.

      Dans le cas de l’Iran, la priorité immédiate pour les États-Unis était d’éviter une bascule dans le camp soviétique. La suite des événements, notamment la crise des otages, a montré les limites de cette lecture.

      La conclusion doit donc être reformulée.

      Il n’existe pas de preuve solide d’un soutien occidental direct à la révolution iranienne.
      Il existe en revanche des effets indirects, des erreurs d’analyse et des arbitrages stratégiques.

      Ces éléments ont contribué à créer un environnement dans lequel la révolution a pu se déployer.

      Une question demeure.

      Dans un contexte révolutionnaire, la responsabilité se mesure-t-elle uniquement à l’intention déclarée, ou aussi aux effets concrets produits par les décisions prises?

  2. AMAZIGH LIBRE dit :

    L’entretien analysé propose une explication centrée sur une causalité interne. Le pouvoir iranien serait fragilisé par sa nature religieuse et par sa relation conflictuelle avec sa population. Cette grille reste partielle. Une analyse complète impose d’intégrer la géographie, l’histoire longue, les ressources stratégiques et les logiques opérationnelles.

    La position géographique de l’Iran constitue un facteur structurant. Le pays se situe à l’intersection du Moyen-Orient, de l’Asie centrale et du sous-continent indien. Il contrôle des axes majeurs, notamment le détroit d’Ormuz, par lequel transite une part significative du commerce mondial d’hydrocarbures.

    Cette centralité géographique transforme l’Iran en acteur incontournable et en cible stratégique. Elle explique en partie la pression constante exercée par des puissances régionales et internationales.

    Sur le plan historique, l’Iran s’inscrit dans une continuité étatique ancienne, bien antérieure à l’islam. Cette profondeur historique renforce une identité nationale distincte au sein du monde musulman.

    La révolution de 1979, portée par Ruhollah Khomeini, n’a pas simplement instauré un régime religieux. Elle a redéfini un projet politique combinant souveraineté nationale, rejet de l’ingérence étrangère et légitimation religieuse.

    Réduire ce système à un simple « islam politique » occulte cette dimension nationale et stratégique.

    Les ressources naturelles jouent un rôle central. L’Iran détient parmi les plus importantes réserves mondiales de pétrole et de gaz. Cette richesse constitue à la fois un levier de puissance et un facteur de vulnérabilité.

    Elle attire les convoitises.
    Elle expose le pays aux sanctions économiques.
    Elle structure les rapports de force internationaux.

    Les sanctions imposées depuis plusieurs décennies ont profondément affecté l’économie iranienne. Elles ont aussi renforcé une logique d’autonomie stratégique et de contournement.

    Sur le plan géopolitique, l’Iran s’inscrit dans une rivalité régionale multidimensionnelle.

    Opposition avec Israel
    Compétition avec certaines puissances du Golfe
    Affrontement indirect avec les États-Unis

    Ces tensions ne se limitent pas à un discours idéologique. Elles se traduisent par des opérations indirectes, des alliances régionales et des stratégies d’influence.

    La dimension opérationnelle est essentielle. Les actions attribuées à Mossad contre des cibles iraniennes relèvent d’une guerre de l’ombre.

    Assassinats ciblés
    Sabotages d’installations stratégiques
    Infiltration de réseaux sensibles
    Opérations cyber

    Ces opérations s’appuient sur une combinaison de renseignement humain, technique et numérique. Elles exploitent les vulnérabilités internes, mais ne s’y réduisent pas.

    Parallèlement, l’Iran développe ses propres capacités asymétriques.

    Réseaux d’alliés régionaux
    Capacités balistiques
    Guerre hybride
    Projection indirecte de puissance

    Cette logique correspond à une stratégie de dissuasion indirecte face à des adversaires technologiquement supérieurs.

    L’analyse interne du régime doit être replacée dans ce contexte. Les tensions entre l’État et une partie de la population sont réelles. Les mouvements de contestation, notamment après la mort de Mahsa Amini, traduisent des revendications profondes.

    Cependant, ces dynamiques internes coexistent avec des facteurs de cohésion.

    Nationalisme iranien
    Perception d’une menace extérieure
    Structures sécuritaires consolidées

    La relation entre pouvoir et population ne peut donc pas être réduite à une opposition binaire.

    La référence à Ibn Khaldun apporte un cadre théorique utile, mais doit être contextualisée. Sa notion de asabiyya renvoie à la cohésion sociale comme fondement de la stabilité politique.

    Dans le cas iranien, cette cohésion ne repose pas uniquement sur l’adhésion idéologique. Elle intègre des éléments stratégiques.

    La défense du territoire
    La résistance à l’ingérence
    La continuité de l’État

    Ces facteurs peuvent compenser, partiellement, les tensions internes.

    Sur le plan doctrinal, l’affirmation selon laquelle la violence serait intrinsèque à l’islam politique relève d’une généralisation. Les pratiques étatiques observées en Iran s’inscrivent dans un contexte de conflictualité élevée, de sanctions et de rivalités régionales.

    La mobilisation de références religieuses par le pouvoir constitue un outil de légitimation. Elle ne suffit pas à expliquer, à elle seule, les comportements politiques.

    Enfin, la question de l’avenir ne peut être tranchée de manière linéaire.

    Une éventuelle transformation du système iranien dépendra de plusieurs variables.

    Évolution des rapports de force internes
    Pressions économiques
    Environnement géopolitique
    Capacité du régime à se réformer ou à s’adapter

    Une lecture strictement idéologique ne permet pas de saisir ces interactions.

    Une interrogation s’impose.

    Faut-il analyser la situation iranienne comme une crise religieuse, ou comme l’expression d’un système étatique soumis à des contraintes géopolitiques, économiques et sécuritaires multiples?

  3. Jean Pierre Castel dit :

    AMAZIGH LIBRE me parait un observateur fort bien informé sur la problématique iranienne. Tous les éléments qu’il apporte sont instructifs. C’est au niveau des conclusions que je suis plus circonspect.
    Bien d’accord avec : « Il n’existe pas de preuve solide d’un soutien occidental direct à la révolution iranienne. Il existe en revanche des effets indirects, des erreurs d’analyse et des arbitrages stratégiques. » De là à conclure que « Ces éléments ont contribué à créer un environnement dans lequel la révolution a pu se déployer » et à s’interroger sur « la responsabilité » de l’Occident, cela me paraît relever d’un glissement entre causalité historique et responsabilité normative.
    Dans la deuxième partie, l’auteur a évidemment raison de prendre en compte les facteurs géopolitiques, économiques et sociaux extérieurs à la religion. On peut toutefois s’étonner qu’il estime que « l’affirmation selon laquelle la violence serait intrinsèque à l’islam politique relève d’une généralisation »,
    Dans l’islam, la clôture juridico-normative du sens — c’est-à-dire le fait que la loi est tenue pour d’origine divine, qu’elle organise de manière unifiée l’ensemble du sens et qu’elle tend à s’imposer universellement — rend structurellement possible certaines formes de violence. Dans un tel régime, la norme ne concerne pas seulement l’agir individuel : dès lors qu’elle est tenue pour valable pour tous, la distinction entre sphère juridique et sphère politique tend à s’effacer. Appliquer la loi, c’est déjà, en principe, ordonner le monde commun selon une norme universelle. Dans cette configuration, la violence apparait comme un moyen légitime de faire respecter cette norme . Ceci s’exprime bien entendu de manière différenciée selon les contextes géopolitiques, économiques et sociaux.
    Autrement dit, prendre en compte ces facteurs « profanes » est indispensable, mais minorer le rôle spécifique de la configuration religieuse elle-même revient à manquer une dimension me semble-t-il essentielle du problème.

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