Entretien avec Razika Adnani : L’islam politique à l’épreuve de la révolution iranienne – Tazzuri



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Entretien accordé à TAZZURI

1- Tazzuri : Assiste-t-on aujourd’hui en Iran à une révolution politique classique, ou à une rupture plus profonde avec l’islam politique lui-même ?

R.A. : On assiste à une révolution politique dont l’un des objectifs importants est d’en finir avec l’islam politique de la « vilayet el faqih » de Khomeiny. Cependant, cette ruptureprofonde avec l’islam politique ne peut se faire sans un travail au sein de l’islam pour le séparer de sa dimension politique. La fin de l’islam politique n’est pas uniquement une question de révolution politique, mais surtout de révolution culturelle et humaine qui provoque et engendre la révolution religieuse.  C’est une condition nécessaire pour en finir avec l’islam construit, il y a des siècles, par les anciens afin de construire un autre islam plus compatible avec les attentes des populations musulmanes, notamment des jeunes, et les valeurs de l’humanisme. L’incapacité du monde musulman de mener cette révolution culturelle et humaine et cette réforme de l’islam a fait qu’aucune révolution politique n’a pu arriver à cette rupture avec l’islam politique. Ils ont, dans leur grande majorité, remplacé un islam politique, c’est-à-dire qui organise le culte et en même temps la société et l’État, par un autre islam politique.

2- Tazzuri : Peut-on encore gouverner durablement un pays au nom de la religion lorsque celle-ci est perçue par une partie croissante de la population comme un instrument d’oppression ?

R.A. : Logiquement plus la population considère que la religion est un instrument d’oppression plus il est difficile à l’État de l’utiliser pour gouverner et la séparation entre le religieux et le politique s’impose.

Cependant, si le peuple considère que c’est la manière de l’État de pratiquer la religion qui est la cause de l’oppression et non pas la religion, celle-ci continuera à être un moyen de gouvernance. C’est ce qu’on a constaté dans toute l’histoire des musulmans. Il y a souvent eu des révoltes contre des gouvernements musulmans considérés comme injustes et oppresseurs, mais pas contre le fait que la religion intervienne en politique. Nous l’avons constaté aujourd’hui en Syrie, en Irak, en Lybie et dans d’autres pays à majorité musulmane. Les musulmans, dans leur grande majorité, ont adhéré au discours des conservateurs qui place les problèmes sociaux, économiques et politiques en dehors de l’islam. Pour eux, ce sont les musulmans qui ont mal compris son message qui sont la cause des problèmes et non l’islam, ce qui entrave toute évolution de la religion musulmane.

Aujourd’hui, c’est au concept d’islamisme, tel qu’il a été forgé au XXe siècle par des universitaires français, qu’une grande partie des politiques dans les pays musulmans a adhéré.  Il est représenté comme étant la cause de tous les problèmes. Le problème, c’est qu’il est considéré comme étant d’islam politique qui n’aurait aucun lien avec l’islam et qui serait né à l’époque contemporaine et pour beaucoup avec la naissance de la confrérie des Frères musulmans. Non seulement, ce concept met lui aussi l’islam à l’abri de tout regard critique, mais il transforme également la lutte contre l’islamisme à une lutte contre les Frères musulmans. Or, si les Frères musulmans font certes partie de l’islam politique, ils ne représentent pas l’islam politique. De ce fait, interdire les Frères musulmans ne mettra pas fin à l’islam politique ni même à leur idéologie.

3- Tazzuri : Les femmes occupent une place centrale dans la contestation iranienne, à la fois comme actrices visibles et comme cibles privilégiées de la répression. Peut-on dire que cette révolution remet en cause, plus profondément que les précédentes, le rapport entre islamisme, pouvoir et contrôle du corps des femmes ?

R.A. : Il n’est pas nouveau ni en Iran ni dans les autres pays musulmans qu’un mouvement politique révèle le lien entre islamisme, pouvoir et contrôle du corps des femmes. L’islamisme qui est un islam politique, autrement dit qui organise la société et l’État, est de ce fait naturellement lié au pouvoir. L’islamisme est également un patriarcat qui ne peut exister sans soumettre les femmes.

Il suffit d’observer comment tous les pays qui déclarent l’islam comme religion de l’État, donc qui pratiquent un islam politique, imposent les règles juridiques de la charia principalement dans le domaine de la famille pour justement soumettre les femmes à la domination masculine.  Par ailleurs, les écrits des premiers siècles de l’islam montrent que le Droit musulman est constitué d’un grand nombre de règles qui ont comme finalité la soumission des femmes qui passe par le contrôle de leur corps. En 1979, Khomeiny a installé son pouvoir en imposant le port du voile aux femmes pour contrôler leur corps et dans les années 1990, les islamistes algériens ont commencé leur activisme en voulant également contrôler le corps des femmes.

La révolte des femmes iraniennes contre le patriarcat est devenue plus déterminée depuis l’assassinat de Mahsa Amini. Les Iraniennes ont un courage inouï et une maturité exemplaire.  Elles montrent qu’il y a un fossé culturel entre le peuple et les dirigeants, que la révolution islamiste s’est imposée par la violence et avec l’aide des pays occidentaux et que la majorité du peuple, notamment les femmes, ne s’est jamais soumise aux règles des mollahs. Elles donnent au monde entier la preuve concrète que le pouvoir des islamistes, pas seulement en Iran, mais également dans tous les pays musulmans, est fondé sur l’oppression des femmes et le contrôle leur corps.

4- Tazzuri : Le pouvoir iranien repose sur un clergé chiite organisé. Cette structure religieuse est-elle un facteur de solidité du régime ou, au contraire, son principal point de fragilité face à la contestation ?

R.A. : L’état iranien repose sur l’islam chiite et sur la doctrine de wilayet al- faqih élaborée par Khomeiny. Or, un État qui se veut islamique, c’est-à-dire qui applique les règles du Droit musulman se retrouve naturellement et automatiquement fragile. Pourquoi ? Parce qu’en islam, il y a plusieurs islams et que les musulmans n’ont jamais été tous d’accord sur un même islam. Donc, logiquement il y a toujours ceux qui rejettent la conception de l’islam de l’État en prétendant que ce sont eux qui détiennent la vraie vérité divine. Les États musulmans, , se sont, depuis la mort du prophète, toujours retrouvés face à des groupes revendiquant un islam plus pur et qui les ont fragilisés. Quand un État pense lui aussi détenir la vérité divine absolue et pour l’imposer utilise la répression contre ceux qui refusent de s’y soumettre, il se fragilise en dispersant ses forces au lieu de se concentrer sur les problèmes économiques, culturels et réellement politiques. C’est la réalité triste de l’Iran aujourd’hui.

5- Tazzuri : Les régimes islamistes semblent souvent incapables de survivre sans répression. Cette violence est-elle, selon vous, accidentelle ou structurelle à l’islam politique ?

R.A. : C’est une violence structurelle. Comme je viens de le dire, un régime islamiste, c’est -à-dire celui qui ne sépare pas l’islam de la politique, applique le Droit musulman. Or, celui-ci est constitué d’un nombre important de règles qui permettent la violence et la légitiment. Parmi ces règles, il y a entre autres le principe de l’obéissance qui est d’ordre social, moral et politique. Il y a aussi le principe d’ordonner le bien et de dénoncer le mal.

La police des mœurs qu’on retrouve en Iran et en Arabie saoudite, et dans beaucoup d’autres pays musulmans, a comme fonction de veiller au respect de ce dernier. Plusieurs scandales ont éclaté en Arabie saoudite au sujet de la violence de cette police qui a obligé l’État a limiter son rôle mais sans l’abolir. Dans le chiisme duodécimain, doctrine officielle de l’État en Iran, ce principe d’appeler au bien et de dénoncer le mal figure parmi les 10 principes de la pratique de l’islam. Chacun croit alors qu’il a le devoir de se mêler de la vie de l’autre pour l’empêcher de faire le mal. L’Iran l’a également inscrit dans l’article 8 de sa Constitution. Même si cela varie selon le degré de l’extrémisme religieux, les régimes islamistes utilisent l’islam comme un instrument d’oppression et un moyen qui leur permet d’attribuer une légitimité et une valeur morale à leur violence. Et comme je le dis dans mon ouvrage « La nécessaire réconciliation », « quand la violence se moralise, rien ne l’arrête ». L’Iran a exécuté en 2025 plus de 1500 jeunes. Il s’appuie pour cela sur le verset 33 de la sourate 5, la Table Servie, qui dit : « La récompense de ceux qui mènent la guerre à Dieu et à son messager et de ceux qui sèment le désordre sur la terre qu’ils soient tués ou crucifiés et que leurs mains et leur pieds opposées soient coupés ou qu’ ils soient expulsés du pays ». L’État iranien considère que ces jeunes sèment le désordre sur terre parce qu’ils manifestent contre son pouvoir.  

6- Tazzuri : Le pouvoir iranien invoque régulièrement l’Occident ou Israël pour discréditer la contestation. Ce récit fonctionne-t-il encore face à une population qui réclame avant tout liberté et dignité ?

R.A. : L’Occident et Israël, considéré comme faisant partie de l’Occident, sont évoqués dans les ouvrages de Khomeiny écrits dans les années 1960. Les invoquer aujourd’hui pour discréditer la contestation n’est donc pas nouveau, mais ne fonctionne plus pour une grande partie de la population assoiffée de liberté et de dignité. Par ailleurs, l’Iran est un pays où l’État tue sa population. Pour les Iraniens l’ennemi n’est aujourd’hui plus l’Occident ni Israël, mais le pouvoir. C’est lui qui tue leurs enfants, qui les arrache à leurs parents pour les exécuter. La violence de l’État à l’égard de son propre peuple a atteint des proportions alarmantes et inhumaines et a fait qu’il est impossible qu’il y ait une réconciliation entre le peuple et le régime.

Ibn Khaldûn (1332-1406) dans le chapitre « Trop de sévérité dans un souverain nuit ordinairement à l’empire » de sa Mouqqadima, explique que le plus important dans la solidité d’un empire est la relation qui existe entre le souverain et la population. Pour lui, si la relation est bonne, elle se répercute positivement sur le peuple et sur l’empire. Cependant, si elle est mauvaise, elle nuit au peuple et entraine la ruine de l’empire.  Une des causes de cette ruine de l’empire est que le peuple, dont la relation avec son souverain est mauvaise, peut facilement l’abandonner au moment où l’État est en difficulté. Ibn Khaldûn était un fin observateur de la réalité des États de son époque.

 

7 – Tazzuri : Si le régime venait à tomber, le religieux peut-il rester une référence politique centrale en Iran, ou la révolution ouvre-t-elle la voie à une séparation durable entre religion et pouvoir ?

R.A. : Il est difficile de dire ce que feraient les Iraniens si le régime tombait. Cependant, sans cette séparation entre le religieux et le politique, autrement dit si le religieux reste une référence politique, la révolution sera un échec.

Toutes les révoltes dans le monde musulman n’ont débouché sur aucune vraie révolution sociale et culturelle de ses sociétés bien au contraire. Non seulement, elles n’ont pas réussi à provoquer le changement nécessaire au sein de l’islam pour que les réformes sociales et politiques soient possibles, mais elles ont également produit davantage de conservatisme. La séparation entre l’islam et la politique passera nécessairement par une révolution interne de l’islam sans laquelle la révolution politique ne suffira pas.

8- Tazzuri : La révolution iranienne marque-t-elle, selon vous, une crise profonde de l’islam politique au pouvoir, au-delà même de l’Iran ? 

R.A. : Il s’agit d’une crise de l’islam qui a commencé dès la mort du prophète lorsque ses compagnons se sont disputés pour sa succession et que beaucoup d’autres événements politico-religieux ont accentuée.

Quant à l’’islam politique, il n’a jamais été aussi fort depuis le début du XXe siècle. Les États musulmans n’ont jamais introduit autant de règles de l’islam dans leurs systèmes juridiques et politiques. Certains, comme l’Afghanistan, la Syrie et la Lybie, ont fait carrément un saut en arrière effaçant la période de la nahda de leur histoire.  Le monde musulman connaît, depuis le début de ce siècle, une consolidation du religieux comme moyen pour exercer la politique, c’est-à-dire de l’islam politique.

 L’idée d’interroger l’islam ou de le réformer, qui est nécessaire pour créer le changement politique, culturel et humain réel et profond, a pratiquement disparu non seulement dans le monde musulman, mais aussi en Occident. Or, ne pas réformer l’islam pour le séparer de la dimension politique consolide le conservatisme, et l’islamisme est un conservatisme.

Razika Adnani

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