Autrui et le principe islamique d’« ordonner le convenable et dénoncer le blâmable »

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Texte de l’ntervention de Razika Adnani lors de la deuxième Conférence de Paris organisée par L’Islam au XXIeme siècle à (UNESCO).

Autrui et le principe islamique : “ordonner le convenable et dénoncer le blâmable”-الأمر بالمعروف والنهي عن المنكر

 Texte de la conférence de Razika Adnani donnée le 17 février 2022 lors de la deuxième Conférence de Paris à l’UNESCO.

Autrui et le principe islamique d’« ordonner le convenable et dénoncer le blâmable »

Par Razika Adnani

Razika Adnani est philosophe, essayiste et conférencière franco-algérienne. Spécialiste des questions liées à l’islam, elle est engagée pour une réforme de l’islam tournée vers l’a- venir. Razika Adnani est auteure de plusieurs ouvrages et articles de presse.

« Ordonner le convenable et dénoncer le blâmable » est l’un des principes de l’islam les plus importants. Il est, dans le discours religieux, le fondement de toute théorie sociale et morale. Si je l’ai choisi comme thème de mon intervention, c’est parce qu’il influence profondément le com- portement des musulmans et détermine la relation qu’ils entretiennent avec autrui ainsi que la représentation qu’ils se font de lui, alors qu’il est exclusivement abandonné au discours religieux.Voilà pourquoi je pense que l’analyser aujourd’hui d’un point de vue sociologique et philosophique s’impose plus que jamais. Je l’ai choisi également parce que désigner clairement et précisément les problèmes qui se posent au sein de l’islam et procéder à leur analyse critique et objective est nécessaire dans le domaine de la réforme de l’islam dont je ne cesse de dire qu’elle est aujourd’hui non seulement une nécessité, mais un acte de responsabilité.


Je précise que cette réforme n’est pas celle des islahistes53 qui est tournée vers le passé. C’est une réforme qui est orientée vers l’avenir. Son objectif est de construire, sur les mêmes textes coraniques, un islam nouveau plus adapté à notre culture et nos valeurs actuelles. Elle n’est pas non plus celle des modernistes islamiques, tel Mohamed Shahrour, et des féministes islamiques, qui prétendent que les problèmes qui se posent en islam sont uniquement dus à une erreur d’interprétation, mais une réforme réaliste qui reconnaît la responsabilité de l’islam et des textes dans les problèmes qui se posent. C’est seulement en re- connaissant l’existence d’un problème qu’on peut espérer le résoudre.Je suis convaincue que cette réforme ne peut être véritable et durable que si elle est issue d’une prise de conscience de sa nécessité. Ainsi seulement, les conservateurs ne pourront plus facilement culpabiliser les musulmans au sujet de leur religion et les ramener à nouveau vers le passé comme ils l’ont toujours fait. Le choix de ce thème s’inscrit dans cet objectif de désigner clairement les problèmes.

Qu’est-ce que le principe d’« ordonner le convenable et dénoncer le blâmable » ?

Tout d’abord, c’est un principe islamique. Un qualificatif qui vient du fait qu’il est évoqué dans plusieurs versets coraniques et tout ce qui est coranique est islamique. En revanche tout ce qui est islamique n’est pas forcément coranique. Selon les commentateurs musulmans, le convenable, marouf dans le Coran, est ce qui est jugé comme bien et le blâmable, mounkar dans le Coran, est-ce qui est jugé comme mal. Ainsi ce principe signifie « ordonner le bien et dénoncer le mal ». Quant aux critères du bien et du mal, pour les religieux, comme Ibn Taymiyya (1263-1328) qui le précise dans son ouvrage « ordonner le convenable et dénoncer le blâmable », le bien et le mal sont des valeurs qui sont déterminées par la religion musulmane. Le bien est ce que l’islam ordonne et le mal est ce que l’islam interdit. Ainsi pour les musulmans, l’islam est la source de la morale. Certains ajoutent la raison comme critère de la morale islamique. Dans ce cas, il s’agit d’une raison qui est en accord avec la religion ou à son service.Se référer à la religion revient à juger les actes selon la compréhension et l’interprétation des textes et les règles coraniques qui sont retenues et celles qui sont négligées.

Les musulmans ne mettent pas en pratique toutes les règles inscrites dans le Coran. Ils ont choisi par exemple de retenir les règles qui interdisent la consommation du vin et de négliger ou d’abroger celles qui la permettent. Ainsi, pour eux, boire du vin est blâmable. Selon le discours religieux, la règle consistant à « ordonner le bien et à dénoncer le mal » est un devoir moral et social dicté par la religion pour toute musulmane et tout musulman faisant que chacun ait l’obligation de veiller au bon fonctionnement de la communauté. Les individus sont donc responsables de la moralité et de l’immoralité du groupe. Dans le chiisme duodécimain, la doctrine officielle de l’État en Iran, il est un des principes de la pratique de l’islam. Dans l’islam sunnite, il ne figure pas parmi les principes de la pratique de l’islam qui sont la confession de foi, l’aumône, le pèlerinage à la Mecque, la prière et le jeûne, mais il est constamment rappelé comme un devoir religieux. Dans certains pays tels que l’Arabie Saoudite, l’Iran et l’Afghanistan, l’État lui aussi met en pratique ce principe. Ainsi, les talibans dès leur retour au pouvoir en août dernier ont supprimé le ministère des droits des femmes pour le remplacer par celui d’ordonner le convenable et dénoncer le blâmable.

Comment ce principe est-il pratiqué par les musulmans ?

« Ordonner le convenable et dénoncer le blâmable » est très présent dans le discours religieux notamment lors des prêches du vendredi où il est constamment rappelé comme un devoir religieux mais dont la mise en œuvre est orientée vers l’autre. L’individu ordonne le bien à autrui et dénonce le mal qui existe chez autrui. Ainsi, l’individu est représenté comme celui qui détient la connaissance morale celle qui lui permet de distinguer le bien du mal, en revanche autrui est représenté comme celui qui est susceptible de commettre le mal ou qui commet le mal. Pour accomplir son devoir, l’individu doit donc constamment scruter le comportement de l’autre et le juger.

La première fois où j’ai évoqué ce principe d’« ordonner le convenable et dénoncer le blâmable » , c’était dans un ouvrage, La nécessaire réconciliation, que j’ai écrit en 2013 dans lequel j’ai j’analysé une habitude sociale, très répandue en Algérie et dans toutes les sociétés musulmanes, que j’ai appelée la règle du chacun surveille chacun dont l’analyse m’a conduite directement à ce principe. L’individu ne se contente pas, cependant, de sur veiller et de juger le comportement de l’autre. Il intervient également pour l’empêcher de commettre le mal ou pour mettre fin à ce qu’il juge comme étant un comportement immoral. Intervention qui peut se faire de plusieurs manières alors que les versets coraniques évoquant ce principe ne donnent pas de précisions sur la manière de le mettre en œuvre même si le verbe « ordonner » nous projette vers l’autre, car logiquement, c’est à l’autre qu’on donne des ordres. Toutefois, une grande question se pose : vers qui exactement ce principe doit-il être orienté ? Autrement dit à qui le musulman doit-t-il ordonner le bien et dénoncer le mal ?

Le verset 110 de la sourate 3, la Famille de ‘Imran, qui évoque ce principe, s’adresse aux musulmans en leur disant « Vous êtes la meilleure nation qu’on ait fait surgir parmi les humains vous ordonnez le convenable et vous dénoncez le blâmable… ». Logiquement, dans la meilleure des communautés, il n’y a pas de mal et les gens font naturellement le bien. Est-ce que cela veut dire que ce principe n’est pas orienté vers les musulmans ? Concernerait-il dans ce cas les non-musulmans ? Il est difficile d’envisager une telle idée, car il n’y a pas de raison de vouloir que ces derniers se soumettent aux règles d’une religion qui n’est pas la leur ?

Voilà ce qui explique pourquoi le discours religieux se réfère davantage à un hadith du prophète dans lequel il aurait dit : « Celui qui voit le mal, qu’il le change avec la main. S’il ne le peut pas, avec la parole. S’il ne le peut pas, avec le cœur et c’est le dernier degré de la foi ».
Dans ce hadith le verbe voir attire l’attention car il nous permet de comprendre davantage pourquoi ce principe est constamment orienté vers autrui : le verbe voir désigne l’œil. Or, l’œil nous projette vers le monde extérieur donc vers les autres qui sont des musulmans, étant donné qu’il sous-entend que le mal peut exister dans un milieu proche.

Quelles limites pour la pratique de ce principe ?

Le discours religieux ne trace aucune limite concernant le champ de la mise en œuvre de ce principe. Il faut dénoncer le mal partout où il existe.Ainsi, l’individu pour accomplir son devoir religieux surveille et juge l’autre tant dans sa vie publique que dans sa vie privée.Voilà ce qui explique pourquoi, en islam tel que les musulmans le conçoivent et le pratiquent, la notion de vie privée n’est pas connue. Cependant, les religieux se sont interrogés sur la responsabilité de celui qui n’a pas dénoncé un mal dont il n’était pas au courant. Est-il responsable de ce mal ? Pour eux, l’individu n’est responsable que du mal qu’il a vu, ce qui renvoie au hadith du prophète « celui qui voit le mal ». Ainsi, ils affirment, par exemple, qu’il n’est pas responsable si son voisin rentre chez lui avec une bouteille bien dissi- mulée dans son panier. Pour d’autres, il est responsable s’il le sait, même s’il ne l’a pas vu.

La seule limite de la pratique de ce principe est donc la dissimulation. Dans les sociétés musulmanes, la dissimulation est le seul moyen dont dispose l’individu pour échapper à l’œil indiscret de l’autre. L’œil indiscret est le regard de l’autre qui va au-delà des limites de ce qui lui est autorisé. Cependant, dans la dissimulation, ce n’est pas l’individu qui s’interdit de s’immiscer dans la vie privée d’autrui, mais c’est autrui qui dissimule ce qu’il ne veut pas que l’individu voit. Or, tout ce qui est dissimulé n’est pas forcement privé. L’objet volé et dissimulé ne se transforme pas pour autant en propriété privée et tout ce qui s’invite dans l’espace public, autrement dit qui n’est pas dissimulé, n’est pas forcément public. Notre corps s’invite dans l’espace public dès lors que nous quittons notre maison, pourtant, il n’y a pas plus intime que le corps.

Quelles sont les conséquences de cette pratique ?

Dicter la morale aux autres ne fait pas de la personne quelqu’un de moral mais de moralisateur. Une personne est morale quand elle veille à ce que son propre comportement soit conforme aux règles de la morale et non quand elle impose ces règles aux autres. D’autre part, celui qui dicte la morale aux autres ne donne aucune garantie que lui-même respecte cette même morale.

La notion de la dissimulation n’arrange pas la situation, car si c’est le regard de l’autre et son jugement qui déterminent la moralité ou l’immoralité du com- portement de l’individu, ce dont dépend sa réputation sociale, il suffit de se comporter selon ce que l’autre veut là où il nous voit et comme on veut là où il ne nous voit pas. Ce qui conduit à une double vie, un phénomène qui est très répandu dans les sociétés musulmanes. On se rappelle de la députée marocaine qui porte le voile et qui s’est photographiée en France les cheveux dans le vent. Le même comportement est constaté chez les hommes musulmans qui lorsqu’ils sont en Europe se permettent des comportements qu’ils s’interdisent, ainsi qu’aux autres, dans leur pays. D’autre part, si les règles morales sont celles de la religion, celle-ci n’est donc pas respectée par conviction personnelle mais par peur du jugement de l’autre et de son intervention voire de sa violence. La religion devient donc une contrainte sociale et non une conviction personnelle.

Le non-respect des libertés individuelles et de la vie privée d’autrui est un autre problème que pose ce principe d’« ordonner le convenable et dénoncer le blâmable » dans les sociétés musulmanes mais aussi dans les communautés musulmanes en Occident. Rohani, qui a été président de l’Iran de 2013 à 2021, lors de sa campagne électorale de 2013 a soulevé le problème alors que ce principe est inscrit dans la Constitution iranienne article 8. Pour lui, pratiqué par l’État et les individus, ce principe ne laisse aucune liberté individuelle aux Iraniens ni d’espace privé. Cependant, une fois au pouvoir, il n’a rien pu faire face aux conservateurs qui dominent le parlement iranien.

Le principe d’« ordonner le convenable et dénoncer le blâmable » est à l’origine de beaucoup de tensions et de violence au quotidien dans les sociétés musulmanes. L’individu, même quand lui-même aime surveiller et juger le comporte- ment de l’autre, n’aime pas que l’autre le fasse pour lui. D’autant plus que les musulmans n’ont pas tous la même manière de comprendre ou d’interpréter la religion. En Arabie Saoudite, l’État a limité à partir de 2016 le rôle de « la police religieuse » en lui interdisant d’intervenir pour empêcher ce qu’elle considérait comme contraire à la morale islamique et cela à cause de plusieurs scandales de violence et d’atteinte à la dignité et aux libertés individuelles des Saoudiens par cette police. Au Moyen Âge Ibn Taymiyya, dans son ouvrage cité plus haut, a fait de la mise en œuvre du principe « ordonner le convenable et dénoncer le blâmable » un djihad pour le bien de l’humanité, l’orientant ainsi également vers les non-musulmans.

Dans les sociétés actuelles, c’est le droit qui est mis à mal par cette règle islamique. Des individus piétinent le droit en voulant imposer les règles morales de la religion. En France, ils demandent à certains commerçants, qu’ils pensent être musulmans, de fermer leur boutique les vendredis au moment de la prière. En Algérie, il y a quelques mois, un professeur qui voulait imposer le port du voile à ses élèves se vantait en répétant sur une chaine de télévision qu’il ne faisait qu’« ordonner le con- venable et dénoncer le blâmable » sans se soucier du fait que la loi ne lui autorisait pas un tel comportement.

Quelle solution proposer ?

Orienter ce principe vers soi-même est certainement la meilleure solution sur le plan moral et religieux. Ainsi, chacun s’obligera à faire le bien et s’interdira de commettre le mal au lieu de s’occuper de ce que doivent faire les autres. Cela ne signifie pas que la conscience morale ne doit pas s’exprimer, mais elle doit le faire dans le cadre du respect des libertés individuelles, du respect de l’intimité d’autrui, de la loi et des valeurs de la démocratie.

Quant aux musulmans qui sont soucieux d’avoir un comportement conforme aux recommandations du Coran, je voudrais citer le verset 105 de la sourate 5, La Table servie : « Ô les croyants vous êtes responsables de vous-mêmes, celui qui s’égare ne vous nuira point si vous avez pris la bonne voie » qui recommande clairement à chaque musulmane et chaque musulman de s’occuper de ses propres affaires faisant que chacun soit responsable de ses actes et non le censeur de ceux des autres. Ce verset fait, cependant, partie de ceux que les musulmans ont négligés. Al-Suyuti (1445-1505), dans son ouvrage Le perfectionnement des sciences du Coran raconte qu’il a été abrogé par la règle « ordonner le convenable et dénoncer le blâmable ». Ainsi, en ont décidé les religieux entre le VIIe et le XIIIe siècle. Rien n’empêche dans ce cas les musulmans d’aujourd’hui de refaire le travail : mettre en avant le verset 105 de la sourate 5, La Table servie, et abroger ceux qui vont à l’encontre du respect des libertés individuelles. Al-Suyuti, en parlant des versets qui sont abrogés, utilise l’expression « abrogés mais récités » qui signifie qu’ils sont abrogés mais pas supprimés du Coran. Les versets qui sont abrogés sont donc également interprétés. De ce fait, il ne suffit pas de mettre les versets qui ont une portée universelle en avant, tel le verset 105 de la sourate 5, il faut également les débarrasser des interprétations des anciens, autrement dit les réinterpréter à l’aune des valeurs actuelles.

53-Partisans de l’islah, terme arabe qui signifie « réparation ». Il est utilisé pour désigner une réforme dont l’objectif est de réparer ce qui a été abîmé en islam et de permettre aux musulmans de retrouver l’islam vrai, celui des premiers musulmans.

La deuxième Conférence de Paris : « Islam et identités : entre culte et cultures » aura lieu les 16 et 17 février 2022. Razika Adnani participera à la troisième table ronde : Les musulmans avec les autres. Elle interviendra sur le thème : Autrui et le principe islamique : ordonner le convenable et dénoncer le blâmable.

Présentation de la conférence

En France, des musulmans demandent à des commerçants, qu’ils pensent être musulmans, de fermer leur boutique pendant la prière du vendredi ou de ne pas vendre des boissons alcoolisées au nom du principe d’« ordonner le convenable et dénoncer le blâmable ». 

En Algérie, sur une chaine de télévision, un professeur sanctionné par sa hiérarchie pour avoir incité ses élèves à porter le voile en leur affirmant que sans voiles elles seraient mécréantes, n’a pas cessé de répéter qu’il n’avait fait qu’obéir à son devoir d’« ordonner le convenable et dénoncer le blâmable ». 

En Arabie Saoudite, l’organisme d’« ordonner le convenable et dénoncer le blâmable » appelé « police religieuse », a comme rôle de patrouiller dans les rues et les marchés pour s’assurer que les règles de la charia sont respectées. 

En Iran, 1400 unités appelées « unités djihadistes » ont été créés en novembre 2021 pour renforcer l’organisme d « ordonner le convenable et dénoncer le blâmable ». Leur rôle est d’intervenir dans tous les secteurs de la société et surtout pour s’assurer que les femmes portent convenablement le voile. 

En Afghanistan dès le retour au pouvoir, les talibans ont supprimé le ministère des droits des femmes pour le remplacer par celui d’« ordonner le convenable et dénoncer le blâmable ».

Qu’est-ce que le principe d’« ordonner le convenable et dénoncer le blâmable » ? Comment les musulmans le pratiquent-t-il ? Quelles sont ses conséquences sur le comportement social des individus et leur relation avec autrui ?

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