Razika Adnani « Monsieur Macron, Idir était certes un Kabyle, mais il était avant tout un Algérien »

Razika Adnani - Charlie Hebdo : "Face à la violence, il ne suffit pas d’affirmer que l’islam la dénonce" Marianne

Décédé il y a peu, le chanteur algérien Idir a été salué par beaucoup, notamment Emmanuel Macron comme Kabyle. Pour Razika Adnani, il faut souligner que les Kabyles sont des Algériens à part entière. Marianne

Le président Emmanuel Macron a rendu hommage au chanteur Idir qui nous a quittés il y a quelques jours. « Une voix unique s’est éteinte », écrit-il sur son compte tweeter. Certes, le Président a cependant oublié de mentionner qu’Idir était Algérien et qu’il était chanteur de toute l’Algérie. Ses paroles et sa voix douce interpellant les sens et l’esprit ont bercé tous les Algériens. Il était certes un Kabyle, mais il était avant tout un Algérien et ce qu’il a porté sur la scène internationale, c’est la chanson algérienne.

La Kabylie est une partie de l’Algérie et la culture berbère ou tamazight qu’il a défendue et revendiquée appartient à tous les Algériens et même au-delà, elle est celle de tous les peuples du nord de l’Afrique, cette zone géographique qui s’étend des îles Canaries aux frontières d’Alexandrie et de la Méditerranée au nord du Mali et du Niger.

Les racines, la culture et l’histoire de l’Algérie sont celles de tous les Algériens aussi bien berbérophones qu’arabophones

Idir chantait ses racines amazighes. Les mêmes que Kateb Yacine a défendues alors qu’il n’était pas de la Kabylie, mais de l’Est algérien, que le poète Moufdi Zakaria a clamé dans son Iliade algérienne alors qu’il était de la vallée du Mezab et que beaucoup d’autres dans toutes les régions d’Algérie ont portées en eux. Les racines, la culture et l’histoire de l’Algérie sont celles de tous les Algériens aussi bien berbérophones qu’arabophones.

Le désir d’isoler la kabylie du reste de l’algérie se répète

Emmanuel Macron n’est pas le seul à ne pas évoquer la dimension algérienne d’Idir et à avoir restreint son combat à la Kabylie. Certains titres de journaux français l’ont fait également. Le désir d’isoler la Kabylie du reste de l’Algérie, peut-être pas pour les mêmes raisons, se répète. C’était la stratégie du pouvoir algérien dès 1962. La Kabylie est la région qui a été la plus protestataire, celle qui a revendiqué très tôt la démocratie, la liberté d’expression et surtout celle qui a lutté davantage pour la culture berbère ou tamazight. Ainsi, elle constituait un obstacle devant la réalisation du projet du pouvoir de faire de l’Algérie un pays musulman et arabe. Cette idée était celle d’Abdehamid Ibn Badis (1989-1940) dont l’Algérie célèbre l’anniversaire de la mort le 16 avril, qui était pourtant un Berbère ou un Amazigh.

Ce détail est très important à souligner pour rappeler que l’arabité du Maghreb n’était pas voulue par des Arabes qui seraient venus de l’Arabie mais par des Berbères eux-mêmes, ou une partie, qui ne se voyaient pas musulmans sans êtres Arabes. Ainsi, ils ont prétendu avoir des origines arabes. Ce phénomène que le sociologue et historien Ibn Khaldûn a souligné au XIVe siècle déjà peut s’expliquer par plusieurs facteurs dont l’excès de zèle des nouveaux convertis qui veulent souvent faire plus que ce qu’on leur demande. Il y avait également le besoin des Berbères islamisés d’avoir une légitimité politique face aux deux théories, chiite et sunnite, des premiers siècles de l’islam qui ne reconnaissaient le pouvoir politique qu’aux Arabes. « Aux gens de la maison », c’est-à-dire les descendants d’Ali et Fatima, fille et gendre du prophète pour la première, et aux membres de la tribu du prophète, Qourache, pour la seconde. Aujourd’hui encore les califes de Daech se présentent comme étant des Quraychites.

Le malékisme, la doctrine la plus répandue chez les maghrébins, est fondée sur la supériorité des musulmans arabes sur les autres musulmans

La doctrine malékite, créée à Médine en Arabie au VIIIe siècle, est la plus répandue au Maghreb. Elle revendique une supériorité aux musulmans arabes, porteurs d’un message divin et parlant la langue de Dieu et du savoir comme l’ont souligné beaucoup de « docteurs « de l’islam. Rappelons que la langue des Berbères, qui n’a aucune origine divine, était une langue d’oralité.Depuis quelques décennies, il y a une volonté de la hisser à un statut de langue de culture.Comme toute idée à laquelle nous croyons, cette doctrine a eu une grande influence sur ses adeptes aux Maghreb : le regard qu’ils portent sur eux-mêmes et la relation qu’ils entretiennent avec les Arabes et dont ces derniers tirent profit encore aujourd’hui.

Pour beaucoup de Berbères, il était donc plus honorable d’être arabes

Abdel Hamid Ben Badis disait aux sujets des Arabes : « Il (Dieu) ne peut attribuer ce grand message qu’à une nation grande, car seules les grandes nations et les grands peuples peuvent entreprendre les grandes tâches. » Ce petit paragraphe résume parfaitement le regard que les Berbères islamisés portaient sur les Arabes et sur eux-mêmes, car cela revient à dire que, pour Abdel Hamid Ben Badis, les Berbères n’étaient ni une grande nation ni un grand peuple, étant donné que Dieu ne leur avait confié aucune grande tâche. Pour beaucoup de Berbères, il était donc plus honorable d’être arabes. Ainsi, s’est répandue la prétention à se dire d’origine arabe et encore mieux d’avoir des liens de sang avec le prophète, ce qui n’a pas épargné les berbérophones même si cette habitude a pratiquement disparu en Kabylie à partir du Printemps berbère de 1980.

La prétention d’être arabe, un descendant du prophète existe également chez les populations musulmanes en afrique subsaharienne

Ainsi, selon le prédicateur égyptien al-Qaradaoui, être musulman ne consiste pas uniquement à aimer Dieu mais aussi à aimer les Arabes plus que soi-même. Dans son ouvrage Pour un éveil lucide publié en 2002, page 106, il écrit à ce sujet : « L’islam impose aux musulmans non arabes, en Asie et en Afrique, l’amour des Arabes et fait de sorte qu’ils les préfèrent au détriment de leur propre être. » Il rapporte dans le même livre un texte d’un Nigérian musulman, dans lequel celui-ci aurait écrit : « La spécificité de l’islam réside dans le fait qu’il englobe la langue arabe et en même temps reconnaît aux Arabes une supériorité qu’aucun autre peuple ne peut leur discuter quelle que soit la force de leur croyance, de leur compréhension du Coran et de leur foi dans la religion musulmane. » C’est la preuve que le phénomène existe également chez les populations musulmanes en Afrique subsaharienne.

La kabylie est la région qui incarne l’attachement fort aux racines amazighes

Le problème qui a opposé la Kabylie au pouvoir, mais aussi aux adeptes de l’Algérie arabe, est dû au fait que cette région incarnait l’attachement aux racines amazighes et à l’histoire ancienne de l’Afrique du Nord. Elle revendiquait son droit d’être algérienne avec toute la dimension historique, culturelle et ethnique du peuple algérien. Or, pour réaliser le projet de l’Algérie arabe, il fallait nier à l’Algérie son histoire, effacer sa culture et en finir avec sa langue ou ses langues, car la situation de l’arabe algérien n’est pas très différente du tamazight face à l’arabe littéraire. Il fallait isoler la Kabylie du reste du pays afin d’éviter qu’elle n’influence les autres régions en présentant ses habitants comme une population à part, qui n’aime pas l’Algérie et qui ne veut pas être algérienne. Cette carte de la séparation continue d’être jouée. Elle a été utilisée pour casser le mouvement populaire du 22 février, ce que le peuple dans sa grande majorité a refusé.Pour les adeptes de l’Algérie arabe, les arabo-islamistes, encore aujourd’hui, défendre la langue berbère est synonyme d’impiété.

Au temps de la France, la situation n’était pas meilleure. Bien que très peu d’Algériens parlaient l’arabe étant donné que la langue arabe s’est généralisée après 1962 avec l’arabisation de l’école et de l’audiovisuel et la montée de l’islamisme, la France a préféré appeler les Algériens « les Arabes ». Le fait de ne pas reconnaître à Idir sa dimension algérienne et de limiter son combat pour la culture et l’identité berbères à la Kabylie s’inscrit dans cette même représentation d’une Algérie arabe. Malgré le combat de femmes et d’hommes, comme Idir, qui ont pu arracher la reconnaissance de l’existence des Berbères ou des Amazighs, on préfère avancerqu’ils ne sont qu’une minorité limitée à la Kabylie, ce qui est socialement et historiquement faux comme l’ont bien souligné les spécialistes de l’histoire des Berbères, tel que Gabriel Camps.

Aujourd’hui beaucoup de chose ont changé non seulement en Algérie, mais aussi dans tout le Maghreb. Les femmes et les hommes dans différentes régions du pays revendiquent leur attachement à l’histoire ancienne de leur pays et à leurs racines berbères. « Pour tout peuple, cette impérative obligation de reconnaître son histoire, de reconnaître ce qu’il est, ne veut pas dire rejeter l’autre. Elle signifie tout simplement que ce qu’il doit se refuser à lui-même c’est le rejet de lui-même. » (Razika Adnani, La nécessaire réconciliation, UPblisher, p. 139). Bien que le chemin soit encore long, cette recherche de soi et de réconciliation avec son histoire est très importante pour l’Algérie.

On ne peut pas réduire leur combat à une seule région

Une Algérie nouvelle à laquelle le peuple algérien aspire ne peut se construire au nord de l’Afrique avec des fondations en Arabie. C’est techniquement et logiquement impossible. C’est sur cette terre algérienne riche en histoire qu’elle doit se fonder. C’est pour tous ces objectifs qu’Idir a chanté et que d’autres femmes et hommes dans tout le Maghreb ont milité. On ne peut pas réduire leur combat à une seule région.

Razika Adnani

Razika Adnani – Conférence – Le problème identitaire – Ecole militaire Paris

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