RAZIKA ADNANI : « En faisant référence à l’islam, le système constitutionnel a échoué au Maroc, en Algérie et en Tunisie » (Entretien)

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« Dans cet entretien conduit par l’éditeur Amar Ingrachen, la philosophe et islamologue franco-algérienne Razika Adnani explique pour les lecteurs d’ADNmed comment le malékisme qui « est également un salafisme » a provoqué les blocages constitutionnels actuels dans les trois pays d’Afrique du Nord. » ADNmed

QUESTION 1 – Bien que les trois pays d’Afrique du nord (Maroc, Algérie, Tunisie) appartiennent à une même aire géopolitique et civilisationnelle, l’islam n’y occupe pas visiblement la même place. Quelle appréciation faites-vous de la présence de l’Islam dans ces pays ?

La présence de l’islam dans ces trois pays est une réalité sociale, politique et historique qui est visible notamment dans le port du voile par les femmes et le nombre important de mosquées. La religion occupe également une place importante dans les expressions de langage, y compris au plus haut sommet de l’État. Cependant, l’histoire de la Tunisie contemporaine dans sa relation avec la religion se distingue de celles ses deux voisins, l’Algérie et le Maroc. Cette distinction remonte au début du XIXe siècle lorsque la Tunisie a entamé des réformes importantes qui ont concerné le domaine de l’organisation de l’État, de la société et également celui de l’islam, ce que ses deux voisins n’ont pas connu ou timidement connu. 

La Tunisie, tout comme l’Algérie, était sous l’occupation ottomane. Sous le règne de Bey Ahmed 1er, (de 1837 à 1855), la Tunisie accède à son autonomie politique par rapport à Istanbul, quand l’Algérie est tombée sous l’occupation française.  L’accès de la Tunisie à l’autonomie a permis au Bey d’entamer des réformes pour moderniser son pays qu’on peut expliquer par l’influence des réformes de Mohamed Ali Pacha en Égypte, par les Tanzimat en Turquie et par l’influence de Napoléon III. Ainsi, la Tunisie a été le premier pays dans le monde musulman à se doter d’une constitution en 1861 bien qu’elle ait été suspendue en 1864. Cette constitution a accordé l’égalité à tous les citoyens tunisiens sans distinction liée à la religion en mettant ainsi fin à la dhimitude. La Tunisie a été la première dans tout le monde musulman à abolir l’esclavage en 1864 et la première au Maghreb à avoir en 1900 une école pour jeunes filles. 

Toutes ces réformes sociales et politiques ont été accompagnées d’une remise en cause de certaines règles de la religion. Beaucoup de livres ont été écrits et qui avaient comme objectif de réformer la religion tel Notre femme dans la législation islamique et la société, de Tahar Haddadpublié en 1930. Bourguiba a donc promulgué le code du statut personnel en puisant dans le grand combat pour les Lumières de ses prédécesseurs comme celui de Mustapha Pacha dans le domaine de la modernisation de l’État. 

Au XIXe siècle, le Maroc était dans une autre situation. Il avait comme chef d’État un monarque qui détenait le pouvoir absolu et se présentait comme le commandeur des croyants. Il avait le monopole de la religion et de la politique, ce qui rendait difficile toute réforme. Le projet de constitution de 1908, qui n’a pas été ratifié par le roi, était très imprégné des traditions. Il affirme le devoir d’obéissance à l’imam chérifien (le roi) et le respect à sa personne qu’il présente comme « l’héritier de la baraka » (article 7). Le Maroc ne s’est réellement doté d’une constitution qu’en 1962 sans mentionner les Droits de l’Homme. 

L’Algérie qui était sous l’occupation française de 1830 à 1962 n’a pas connu les mêmes réformes que la Tunisie. Toute ouverture ou modernisation de la société se heurtait, d’une part, aux colons qui voulaient maintenir la population en situation d’infériorité et, d’autre part, à une grande partie de la population, sous l’influence des conservateurs qui voyaient ces réformes comme une assimilation aux colonisateurs et donc une trahison. Cette situation a provoqué une crispation quant à l’idée de la modernisation et un attachement aux traditions et à la religion. Le mouvement réformiste algérien était de tendance islahiste autrement dit salafiste dont le nom le plus connu est celui de Ben Badis (1889-1940) fondateur de l’association des « Ulama algérien ». Pour Ben Badis, l’émancipation de la femme avait comme seul objectif que celle-ci puisse élever « un homme capable de prendre son envol et non qu’elle-même s’envole ». On constate la très grande différence qui existe entre lui et Tahar Haddad vis-à-vis de la question de l’émancipation de la femme. 

Pour Ben Badis, l’émancipation de la femme avait comme seul objectif que celle-ci puisse élever « un homme capable de prendre son envol et non qu’elle-même s’envole ».

Cependant, le phénomène du retour en arrière caractérisant les sociétés musulmanes, depuis les premiers siècles de l’islam, n’a pas épargné la Tunisie. Il se faisait sentir déjà au milieu du XXe siècle d’autant plus que la Tunisie était dans le collimateur des religieux de tout le monde musulman. Ainsi, elle n’a pas pu empêcher les conservateurs d’introduire l’islam comme référence dans la constitution de 1959 et a même précisé dans le préambule son attachement aux enseignements de l’islam. De ce fait, la Tunisie a connu les mêmes problèmes et contradictions juridiques et politiques liés à l’introduction de la religion dans le domaine politique. Après la révolution de 2011, la montée du traditionalisme et du conservatisme a fait que ces mouvements s’expriment davantage et réduisent plus considérablement l’écart entre elle et ses deux voisins dans le domaine religieux. 

Le phénomène du retour en arrière caractérisant les sociétés musulmanes, depuis les premiers siècles de l’islam, n’a pas épargné la Tunisie.

QUESTION 2-La Tunisie a enregistré une avance considérable sous Bourguiba, notamment en matière de « statut personnel ».  Le Maroc et l’Algérie restent en retard dans ce sens, les lois régissant le mariage, le divorce, l’héritage, etc. étant inspirées de la charia dans ces deux pays. Toutefois on constate que dans ces trois cas, il y a une instabilité qui fait que rien n’est acquis définitivement. Comment explique-vous cette instabilité ? Pourquoi ces trois pays peinent à trancher des questions aussi vitales ?

RAZIKA ADNANI : En effet, la Tunisie a une avance considérable dans le domaine du droit de la famille en comparaison avec ses deux voisins. Ce qui a permis à Bourguiba de promulguer le Code du statut personnel, c’est tout le travail des penseurs, des militants et des réformateurs et en ce sens Tahar Haddad (1898-1935) a été exceptionnel. Il s’est opposé à l’interprétation littérale et a appelé à abolir toutes les règles instituant les inégalités entre les femmes et les hommes. « Je pense que la religion musulmane dans son esprit ne fait pas d’objection à la réalisation de l’égalité dans tous les domaines, une fois disparues les causes de la tutelle masculine » a-t-il écrit.

Cependant, Bourguiba n’a pas pu abolir toutes les inégalités dont étaient victimes les femmes. Il n’a pas pu reconnaître l’égalité entre les femmes et les hommes en matière d’héritage. Il n’a pas pu mettre fin au système social fondé sur la domination masculine.  Les articles concernant le mariage et qui précisent les personnes avec qui il est prohibé de se marier ne s’adressent qu’aux hommes en leur disant quelles sont les femmes avec qui ils ne peuvent pas se marier, mais ne dit rien aux femmes. Il ne leur dit pas quels sont les hommes avec qui elles ne peuvent pas se marier. Ce qui montre l’influence de la charia et du langage coranique, précisément les versets 21, 22, 23, 24 et 25 de la sourate 4, Les Femmes. 

Bourguiba n’a pas pu abolir toutes les inégalités dont étaient victimes les femmes. Il n’a pas pu reconnaître l’égalité entre les femmes et les hommes en matière d’héritage.

La moudawana marocaine n’a réalisé une amélioration qu’en 2004, mais elle demeure toujours loin de l’égalité revendiquée par les femmes et certains hommes. À noter que la constitution marocaine n’a reconnu l’égalité femmes-hommes qu’en 2011. Avant 2011, l’égalité des sexes était circonscrite dans le domaine politique. 

Quant au Code de la famille algérien, il est très rétrograde et très humiliant pour les femmes et pour l’être humain malgré les quelques timides réformes de 2005 alors que la constitution stipule l’égalité de tous les citoyens et citoyennes. Espérons que le législateur algérien, étant donné que le pouvoir législatif est dominé par les conservateurs, ne supprimera pas le principe de l’égalité de la constitution lors des probables prochaines révisions comme il l’a fait en 2020 pour le principe de la liberté de conscience et de croyance et les droits humains. La valorisation du passé au détriment du présent et du futur dans le discours religieux et la prédominance de ce dernier font que les pays musulmans, à chaque pas effectué vers l’avant, sont ramenés vers le passé, ce qui les empêche d’évoluer ou rend leur évolution très lente et instable. 

Le fait que la religion s’introduit dans la politique alors qu’elle ne reconnaît pas le principe de l’égalité explique pourquoi ces trois pays n’ont pas pu en finir avec les inégalités dont sont victimes les femmes devant la loi de leur pays. Cependant, croire que la religion est la seule cause ou la réelle cause est une erreur. Au milieu du XXe siècle, lorsque les lois concernant la famille ont été promulguées, ces pays n’ont pas hésité à abandonner d’autres recommandations coraniques sans que cela ne leur pose problème comme celles relatives à l’esclavage et au châtiment de la main coupée. Les musulmans ont également abrogé le verset 43 de la sourate 4, Les Femmes qui permet la consommation du vin ainsi que le verset 173 de la sourate 2, La vache, qui permet la consommation du porc en cas de nécessité et beaucoup d’autres. Cependant, les choses deviennent compliquées et l’argument de la religion est brandi dès lors qu’il s’agit d’amender les discriminations à l’égard des femmes.  La raison en est que lorsqu’il s’agit des femmes, il s’agit en réalité des hommes. Chaque droit accordé aux femmes est un privilège enlevé aux hommes, ce que ces derniers n’acceptent pas et ils utilisent la religion pour pérenniser leur domination sur les femmes. 

Le fait que la religion s’introduit dans la politique alors qu’elle ne reconnaît pas le principe de l’égalité explique pourquoi ces trois pays n’ont pas pu en finir avec les inégalités dont sont victimes les femmes devant la loi de leur pays.

Les femmes représentent la moitié de la population et les hommes l’autre moitié. Logiquement, il n’y a pas de raison qu’une moitié puisse imposer constamment sa loi à l’autre moitié au moment où les lois sont votées. Cependant, les représentants du peuple sont majoritairement des hommes et beaucoup de femmes soutiennent des lois discriminatoires à leur égard au nom de la religion. Elles pensent qu’en se soumettant à la religion ; elles se soumettent à Dieu. Elles sacrifient leur dignité, leur liberté et leur droit dans l’espoir d’avoir une récompense dans l’au-delà. 

QUESTION 3 – Indirectement certes, mais l’Algérie, le Maroc et la Tunisie reconnaissent dans leur constitution la liberté de conscience mais les minorités religieuses y sont régulièrement opprimées et les athées sont simplement exclus de l’espace public. Pourquoi ce décalage criant entre les textes et les pratiques ?

RAZIKA ADNANI : La constitution marocaine n’a jamais reconnu la liberté de conscience et n’a affirmé son respect des Droits de l’Homme qu’en 1992.  Quant à la Tunisie, elle ne l’a reconnue qu’en 2014 pour la nier en même temps étant donné que dans le même article (article 6) elle précise que l’État protège la religion. Cependant, dans son préambule, la constitution tunisienne, et cela depuis 1959, affirme son respect des Droits de l’Homme dont fait partie la liberté de conscience

Le seul pays à avoir garanti dans sa constitution la liberté de conscience (de croyance dans la version arabe de la constitution) est l’Algérie et cela en 1976. Elle affirme son adhésion aux Droits de l’Homme depuis 1963, article 11, sans que cette liberté de conscience n’ait jamais été respectée par la loi algérienne comme c’est le cas pour le principe de l’égalité. 

La constitution est la loi fondamentale d’un pays, c’est-à-dire qu’elle constitue, comme le dit Ferdinand Lassalle (1825-1864), le fondement de toutes les autres lois. Ainsi ses lois, parce qu’elles sont fondamentales, doivent se prolonger dans les autres lois ordinaires qui doivent êtres cohérentes avec elles, ce qui n’est pas le cas dans les trois pays. Comme je l’ai dit, dans la dernière révision de la constitution algérienne, promulguée le 30 décembre 2020, les islamistes ont réussi à supprimer la liberté de conscience ainsi que les Droits de l’Homme (du chapitre droits et libertés), déclarés depuis 1989 « patrimoine commun de tous les Algériens et Algériennes ».  Ces principes ont été remplacés par une vague et subjective expression : « droits fondamentaux ». Seul le préambule souligne encore l’attachement de l’Algérie au droits humains. 

Le fait que ces trois pays fassent référence à l’islam dans leur constitution, alors qu’il est également un système juridique, explique ce décalage. Car déclarer l’islam comme religion de l’État revient à dire que la constitution n’est pas la loi fondamentale ou que les pays ont deux lois fondamentales faisant que le législateur légifère tantôt selon la constitution, tantôt selon l’islam, un peu à sa guise, ce qui est une preuve de l’échec du système constitutionnel dans ces trois pays. `

Déclarer l’islam comme religion de l’État revient à dire que la constitution n’est pas la loi fondamentale…

Les penseurs qui ont pensé la constitution, comme le philosophe David Hume, précisent que l’objectif de la constitution est la garantie des libertés individuelles. De ce fait, introduire l’islam comme une autre référence juridique au sein de la constitution alors qu’il ne reconnaît pas les libertés individuelles s’oppose au sens même de la constitution ; une constitution qui ne protège pas les libertés des individus n’est pas une constitution. Si certains versets coraniques affirment la liberté de conscience, ce ne sont pas ceux qui sont retenus par les religieux. L’islam est la religion de l’État a été également une porte ouverte par laquelle le discours religieux n’a cessé de s’introduire dans le domaine politique et juridique menaçant davantage les minorités religieuses et non religieuses ainsi que les acquis des femmes.  

QUESTION 4 – La judéité des sociétés nord-africaine et historiquement et sociologiquement établie. Mais si elle est reconnue officiellement au Maroc, plus ou moins acceptée en Tunisie, elle demeure un tabou inviolable en Algérie. Avez-vous des explications à ce déni ?

RAZIKA ADNANI : L’antisémitisme est un phénomène social qui est très répandu en Algérie. Il correspond au degré de religiosité de la société étant donné que dans le discours religieux, les Juifs sont présentés comme un peuple maudit. Et c’est la representaion qu’il transmet à la population en s’appuyant sur des versets tel que le verset 155 de la sourate 4. Les Femmes : “Nous les avons punis parce qu’ils ont rompu leur alliance, qu’ils n’ont pas cru aux signes de Dieu, parce qu’ils ont tué injustement les prophètes”.  Il s’appuie également sur des hadiths. 

Parmi les plus cités.   «Le Jour du Jugement ne viendra pas avant que les musulmans ne combattent les juifs, quand les juifs se cacheront derrière les rochers et les arbres. Les rochers et les arbres diront : ‘Ô musulman, ô serviteur de Dieu, il y a un juif derrière moi, viens le tuer !’ Seul l’arbre du gharqad ne le dira pas, parce que c’est en effet un arbre appartenant aux juifs » Ainsi, plus la pratique de l’islam est marquée par l’intégrisme et le fondamentalisme, plus les individus expriment une aversion à l’égard des Juifs.  

L’autre élément qui explique ce phénomène est d’ordre historique et concerne la période de la colonisation.  La France a accordé aux Juifs la nationalité française et non aux musulmans.  À partir de là, les Juifs ont été assimilés aux colons. Pire, ils ont été considérés comme des traîtres qui n’avaient plus de place dans la société algérienne. Ce facteur politique est celui qui distingue davantage l’Algérie dans sa relation avec la communauté juive. Le fait que les Juifs algériens aient presque tous quitté l’Algérie en 1962 a accentué ce phénomène.  Les Algériens ont perdu le contact social, culturel et humain avec les Juifs alors qu’au Maroc et en Tunisie, les deux communautés arrivent encore à cohabiter. Le contact avec l’autre permet de réaliser qu’il est finalement comme nous, qu’il a les mêmes sentiments, les mêmes envies et les mêmes craintes. On réalise qu’on est tous des êtres humains, ce qui rapproche les individus.  

Le judaïsme existait en Algérie avant l’arrivée de l’islam tout comme au Maroc et en Tunisie.  Les Berbères étaient païens, juifs et chrétiens. Avec l’arrivée de l’islam, certaines tribus juives se sont islamisées. D’autres ont vu une partie de leurs membres changer de religion, donc s’islamiser, quand les autres sont restés attachés à leur judaïté, ce qui explique qu’aujourd’hui on peut retrouver le même nom de famille chez les Juifs et chez les Musulmans. Rappelons qu’en Tunisie en 1861, lors de l’adoption de la première constitution, l’article 88 déclare que « tous les sujets du royaume, à quelque religion qu’ils appartiennent, sont égaux devant la loi… ».  Cela a contribué à changer le regard que les Tunisiens portaient sur les Juifs et explique la différence dans la relation qu’ils entretiennent avec les Juifs.

Question 5-L’Afrique du Nord n’a que très peu profité de l’héritage culturel, philosophique, littéraire et artistique de l’Andalousie, y compris du temps où cette région rayonnait sur le monde. Pourquoi selon vous ? Le dogmatisme religieux des dynasties qui ont régné en Afrique du Nord, notamment les Almohades et les Almoravides, y sont-ils pour quelque chose ?

RAZIKA ADNANI : C’est tout le monde musulman qui n’a pas su profiter de l’héritage de la civilisation musulmane. Les philosophes et leur pensée font partie des oubliés de l’histoire pour les musulmans alors qu’ils ont soulevé les questions concernant la société, l’humain, l’univers, Dieu, la politique, le bien, le bonheur. Cela aurait été un fondement intellectuel et culturel important pour approfondir ces questionnements qui s’imposent à nous aujourd’hui encore. 

Les philosophes et leur pensée font partie des oubliés de l’histoire pour les musulmans

Avec la prédominance de l’esprit salafiste, littéraliste et conservateur, la majorité des musulmans, y compris les jeunes, croient détenir la vérité qui se résume à l’héritage religieux des anciens, les salafs.  Quant à la meilleure des sociétés, c’est celle du VII e siècle. Avec une telle position épistémologique, car elle concerne la question de la connaissance et de la vérité, il n’y a plus de place pour l’esprit critique et le questionnement.  Le fondamentalisme islamique totalitariste dépouille la pensée de tout ce qui n’est pas en accord avec ses idées et l’appauvrit ainsi profondément. Comme je le dis dans mes écrits, tous les problèmes du monde musulman sont d’ordre épistémologique. 

Le fondamentalisme islamique totalitariste dépouille la pensée de tout ce qui n’est pas en accord avec ses idées et l’appauvrit ainsi profondément.

Quant aux dynasties Almoravides (1042-1147) et Almohades (1125 – 1212), elles étaient davantage une conséquence qu’une cause d’un rigorisme très répandu dans cette partie du monde musulman, faisant prévaloir la révélation comme source de connaissance au détriment de la pensée et de l’intelligence. Rigorisme dû à l’islam malékite introduit très tôt au Maghreb alors qu’il a pris une position négative au sujet de la pensée créatrice et rationnelle.

L’arrivée des dynasties rigoristes comme les Almoravides et les Almohades n’a pas aidé à améliorer la situation. Ibn Toumert, le fondateur de la dynastie almohade, incarne le puritanisme et l’ascèse et le calife almohade Abu Yucuf Yaqub Al- Mansur a fait interdire la philosophie, les études et les livres et a proscrit la vente du vin et les métiers de chanteur et de musicien.  Cela a certainement eu beaucoup d’influence sur les populations du Nord de l’Afrique et sur leur relation à la littérature, la philosophie, l’art et la science. 

Cette histoire ne doit pas exonérer les populations d’aujourd’hui de leur responsabilité vis-à-vis de leur condition et de la situation de leur pays. Elles ne doivent pas considérer cela comme une fatalité historique. Le présent ne doit pas s’inscrire uniquement dans la continuité du passé. Parfois, il faut savoir rompre avec le passé pour affronter le présent et construire l’avenir et c’est ce qui s’impose dans cette situation. 

QUESTION 6 – Dans votre livre Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, vous critiquez sévèrement le malékisme, courant religieux dominant en Afrique du Nord et qui est présenté officiellement comme modéré et ouvert. Vous dites que, en plus d’être ethniquement centré sur les Arabes, le malékisme est tout aussi incompatible avec la modernité que le wahabisme. Quelles sont les caractéristiques du malékisme et pourquoi il faut en sortir ?

RAZIKA ADNANI : Le malékisme est la doctrine la plus répandue au Maghreb comme je viens de le dire. Elle est la deuxième école juridique sunnite fondée par Malek ibn Anas (708-796) en réaction à l’école hanafite ou l’école de l’opinion fondée par Abou Hanifa (720-767), qui avait réclamé une position dans laquelle la pensée était reconnue comme active. 

Pour Malek, le juriste ne devait pas recourir à sa propre opinion donc à sa pensée, mais aux textes coraniques, ensuite aux hadiths du prophète, ensuite aux traditions des compagnons du prophète, ensuite aux traditions des gens de Médine. Pour lui, la pensée n’intervient que lorsque toutes ces sources ont été consultées sans succès. Le but de Malek était que les musulmans ne s’éloignent jamais dans leur organisation sociale des textes coraniques et également du modèle de société construit par le prophète à Médine. Il a ainsi bâti une doctrine anti-renouveau et anti-pensée dans laquelle on retrouve tous les critères du fondamentalisme islamique. La revendication d’une religion originelle, celle qui était appliquée à Médine au VIIe siècle, qu’il considère comme la plus authentique. L’importance de la dimension juridique étant donné qu’il revendique l’application des recommandations des textes juridiques de l’islam fait que le malékisme est un islamisme ou un islam politique. La valorisation de l’islam des premiers musulmans et de celui de Médine au VIIe siècle fait que le malékisme est également un salafisme. Cela nous permet de comprendre la pratique rigoriste de l’islam au Maghreb, donc chez les Berbères. Ils ont voulu, par excès de zèle, faire plus que ce qu’on leur demandait dans le domaine de la religion au point où beaucoup ne voulaient pas se contenter d’être musulmans, ils ont voulu également être arabes. 

Aujourd’hui, le Maghreb se cherche, il veut se construire et garantir son avenir parmi les nations. Ce n’est certainement pas en s’appuyant sur des doctrines qui valorisent le passé et minimise la valeur de l’intelligence, de la créativité et de l’humain qu’il pourra le faire ni sur celles qui le poussent à se sous-estimer. Pour construire, un peuple a besoin de regarder vers l’avenir et d’être fier. Une fierté positive qui lui donne confiance en lui-même. Comme je le dis dans mon ouvrage La nécessaire réconciliation, je ne crois pas à la supériorité intellectuelle d’un peuple sur un autre. En revanche, je crois à la force de la volonté qui lui permet de révéler ses qualités.  Elle est le tremplin qui le propulse vers le haut. Les populations du Maghreb ont une belle histoire, ancienne, qui peut leur procurer cette fierté. Malheureusement, depuis des siècles, elle a été mise aux oubliettes pour la simple raison qu’elle a eu lieu avant l’e VIIe siècle. 

QUESTION 7 – Vous vous élevez aussi contre le soufisme qui est, selon vous, en déphasage total avec la raison moderne. Le soufisme ne peut-il donc pas être une alternative au wahhabisme et au salafisme islamiste comme le suggèrent certains penseurs musulmans ?

RAZIKA ADNANI :  Ce qui explique cette fascination pour le soufisme est le fait qu’il se veut spirituel alors que la charia est celle qui pose problème aujourd’hui non seulement en Occident où elle est l’une des questions les plus épineuses, mais aussi dans les pays à majorité musulmane. L’autre raison est due au fait que le soufisme se veut une doctrine d’amour et de tolérance. Avec ces deux critères, le soufisme s’oppose au wahhabisme. Voilà pourquoi beaucoup voient en lui en effet une solution contre l’islamisme et le fondamentalisme. 

Cependant, plusieurs éléments m’ont permis de déduire le contraire. Le soufisme ne rejette pas totalement la charia et cela depuis une forme de compromis qu’il a conclue avec les juristes vers le XIIe siècle.  Les maîtres soufis rappellent l’intérêt que leur doctrine donne aux recommandations de l’islam. Certains, comme Ruzbehan et al-Ghazali, étaient des maîtres dans la jurisprudence. Le Cheikh Khaled Bentounes, le père spirituel de la confrérie soufie al Alawiya, écrit à ce sujet : « L’islam, comme toute religion, a un aspect extérieur, fait de lois, de doctrines, de préceptes, etc. Mais, les soufis ne se suffisent pas de cela. » Quant au principe de l’amour dans le soufisme, il est certainement très intéressant. Cependant, Nacer Hamed Abou Zaid met en garde contre la sublimation des personnes.  Dans son livre Ainsi parlait ibn Arabi, il souligne que l’icône de l’amour soufi, ibn Arabi, a tenu dans des circonstances particulières des propos qui vont à l’encontre du principe de l’amour qu’il évoquait dans ses poèmes. 

Le soufisme ne rejette pas totalement la charia et cela depuis une forme de compromis qu’il a conclue avec les juristes vers le XIIe siècle.  

Toutefois, la plus grande raison qui me permet d’affirmer que le soufisme ne peut pas être la solution aux problèmes que pose l’islam aujourd’hui est sa théorie épistémologique qui s’inscrit dans la même école qui a pris position contre la pensée en tant que faculté de réflexion et la raison. Pour lui, la vérité est accessible par l’inspiration et le dévoilement spirituel. Autrement dit, l’être humain, et précisément le saint, reçoit la vérité qu’il se contente de déguster et de transmettre telle quelle à ses adeptes. Il ne doit pas chercher à la démontrer par le raisonnement, ce qui nous ramène à la même position vis-à-vis du savoir que chez les conservateurs, les salafistes et les littéralistes qui considèrent que le savoir est révélé et transmis et non construit comme je l’explique dans mon ouvrage Islam : quel problème ? Les défis de la réforme. Le soufisme porte sa part de responsabilité dans l’effondrement de la pensée créatrice et rationnelle qui a été la cause du déclin de la civilisation musulmane. Il ne peut pas en être le remède en même temps. 

QUESTION 8 – Dans vos livres comme dans vos articles, vous êtes sur deux fronts. D’un côté, vous prônez la réforme de l’islam pour l’expurger des archaïsmes qui le coupent des temps présents et de leurs exigences ; d’un autre côté, vous plaidez directement pour la laïcité, notamment en Algérie, au Maroc et en Tunisie. À quelle vision répond cette double démarche ?

RAZIKA ADNANI : La laïcité, c’est la séparation de la religion et de la politique afin de permettre à la religion d’être une religion et à la politique d’être une politique et éviter que les chefs d’État deviennent des imams et pensent aux intérêt de Dieu avant ceux du peuple et que les religieux se mêlent des affaires de la cité. Pour que cette séparation puisse se réaliser dans une société musulmane comme c’est le cas des pays du Maghreb, il faut une décision politique forte qui œuvre dans ce sens comme c’était le cas en France lors de l’instauration de la loi de 1905. 

Cependant, cette séparation de la religion et de la politique sera toujours menacée si elle n’est pas accompagnée d’une réforme de l’islam qui propose aux musulmans un islam nouveau adapté à leur époque et séparé de la dimension juridique et politique. Sans cette réforme, la laïcité sera toujours fragile et menacée. Prenons la Turquie comme exemple. Elle est laïque depuis 1924, bien que ce soit une laïcité où l’État contrôle la religion pour empêcher que les religieux s’opposent à l’État ; l’arrivée d’un président islamiste au pouvoir, Erdogan, fait que cette laïcité est menacée. Car, l’islam n’a pas fait sa réforme pour s’adapter à la laïcité voulue par Atatürk, mais aussi la version conservatrice dominante de l’islam ne sépare pas la dimension spirituelle de la dimension juridique et surtout les islamistes sont très actifs.  

La séparation de la religion et de la politique sera toujours menacée si elle n’est pas accompagnée d’une réforme de l’islam

Logiquement, la séparation de la politique de la religion conduit à la réforme de la religion qui s’adapte à la laïcité, c’est le cas de l’Église en France. Cependant, en islam, la logique ne suffit pas. La prédominance du discours conservateur qui est convaincu qu’il a le droit d’intervenir sur tout le territoire de la Oumma oblige qu’il y ait une volonté qui œuvre pour cette réforme afin que les individus vivent leur religion sans culpabilité et sans qu’ils ne s’opposent aux lois de leur pays. 

Il n’y a pas de contradiction à appeler à la réforme de l’islam et plaider en même temps pour la laïcité, car l’objectif de la#réforme de l’islam n’est pas de changer la «#charia en réinterprétant les textes ou de supprimer certaines règles et lui permettre de continuer à s’introduire dans le droit et l’organisation de la cité, mais que les croyants puissent vivre leur religion sans se trouver en conflit avec les règles du droit qui sont issues de la raison. C’est pour cela que faire de l’islam une religion et non une politique, autrement dit, lui permettre de retrouver sa nature en tant que spiritualité s’occupant de la relation entre le croyant et la divinité doit être l’un des objectifs de cette réforme. »

QUESTION 9 – On constate ces derniers temps l’émergence d’un discours musulman assez libéral, fondé sur une lecture critique de l’islam et de la tradition musulmane : Mahmoud Taha, Mohammed Shahrour, Hichem Djait, Youssef Seddik, Adonis, Ahmed Assid, Said Djabelkhir, Hamid Zanaz, Nourredine Boukrouh, etc. On a même vu le prince héritier des Al Saud, Mohamed Ben Selmane, plaider en faveur d’une lecture libérale du Coran et de l’abrogation du Hadith.  Pensez-vous que cet éveil est porteur d’un changement ou est-ce un simple phénomène de mode qui va passer sans que la révolution tant attendue n’advienne ?

RAZIKA ADNANI – Il y a également beaucoup de femmes penseurs qui travaillent dans le domaine l’islam comme Amel Grami, Nawel Sadaoui, Nadjla ben Salama et d’autres. 

Les moyens de communication modernes et notamment les réseaux sociaux ont certainement permis à beaucoup de personnes de tenir un discours au sujet de l’islam plus osé est plus décontracté, ce qui n’était pas le cas dans le passé où seuls les imams avaient la possibilité de s’adresser au public. Ils avaient les mosquées à leur disposition qu’ils utilisaient cinq fois par jour. Quant aux médias, ils appartenaient aux États qui ne diffusaient que le discours conservateur pensant ainsi rassurer les peuples dans leurs convictions. Comme c’était le cas de Algérie dans les années 1980 où la seule chaine de télévision était mise à la disposition des prédicateurs égyptiens de la confrérie des frères musulmans, Mohamed al-Ghazali et Youssef al-Qaradaoui, et des conservateurs tel que l’Algérien Ahmed Aroua (1926-1992). Les nouveaux moyens de communication sont en train de transformer en profondeur les sociétés musulmanes malgré les apparences et la vigilance des conservateurs. 

Cependant, tous ceux qui s’expriment au sujet de l’islam ne sont pas dans une démarche de réforme de cette religion. Beaucoup sont contre l’idée de la réforme et pensent que l’islam n’est pas réformable. Personnellement, je pense que la réforme est nécessaire et même une question de responsabilité. Quelle que soit l’évolution de la société, un changement au sein de l’islam est indispensable afin de l’adapter à l’époque actuelle et aux valeurs de l’humanisme, et cela pour que ceux qui ont besoin de spiritualité et de croire en Dieu ne soient pas la proie des conservateurs. Quels que soient les moyens de communication, d’une part, les fondamentalistes eux aussi les utilisent, d’autre part, l’histoire des sociétés musulmanes montre comment toute évolution finit sous la coupe des conservateurs qui tirent ces sociétés vers le passé pour les ramener en arrière. L’histoire du monde musulman est faite de soubresauts d’évolution, de ripostes des conservateurs et de retours en arrière.

Pour que le changement ait réellement lieu, tout dépend de la nature de la réforme proposée et la manière de procéder, mais aussi de la politique. Toute réforme nécessite une action politique efficace qui croit à la nécessité de réformer, accompagne le travail des réformateurs et lui permet de se concrétiser dans la société et notamment dans les textes de lois. 

Razika Adnani sur France 2 avec Jacques Cardoze dans dans Complément d’enquête. 10 décembre 2020
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4 Commentaire(s)

  1. Benabdelkader Youcef dit :

    Il ya beaucoup de vrai dont ce que dit razika,mais il ya aussi beaucoup de redit;surtout de bon nombre d’analogie de l’histoire de l’église et des états européens, en oubliant que l’église chrétienne à de tout temps été sous tutelle du clergé, alors qu’en pays d’islam ;Il n’y a pas de clergé; le premier état islamique ,était sociale(beit el mel),democrate(el chourra),libéral ,et meme progressite
    ,(les femmes etaient commercante,infirmière,…)en résumé ,je crois que dans le monde arabe ;les politiques et les religieux sont dans le même panier(l’intérêt ),c’est plutôt les intellectuels qui font défaut,de compréhension contextuelle,du moins.

  2. tebbal dit :

    la volonté politique est absente en plus les gouvernants dont la nature est hégémonique n accépteront jamais qu il y ait de débat sur cela leur alliance avec les islamo- conservateurs est une garantit pour la pérénité de leur pouvoir

  3. Sahli Yacine dit :

    « Réformer l’Islam » ou bien réformer notre façon de comprendre et vivre l’Islam dans sa contextualité? A chaque epoque son Islam, sa manière de le vivre et de le défendre. Razika Adnani nous donne sa propre vision de l’Islam et le comment et le pourquoi. Mais ceci reste toujours un point de vue à débattre.

  4. Labane dit :

    La langue arabe ne véhicule que la pensée religieuse archaïque. Les sciences sociales arabisées c’est tout simplement de l’éducation religieuse. L’arabe est une langue morte, c’est même un danger pour l’islam ! Croire réformer l’islam, c’est comme demander à un aveugle de voir.

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