Razika Adnani « Du sentiment et du droit »

« Le degré de modernité d’un pays se mesure par la qualité de son système juridique, son efficacité et le respect des individus pour les lois…les relations entre les personnes répondent souvent aux exigences de l’affect. Les relations humaines fondées sur les sentiments sont certainement les plus belles. Elles peuvent devenir aussi les plus monstrueuses. En effet, les caractéristiques du sentiment sont la subjectivité et l’irrationalité qui peuvent lui donner toute sa beauté mais, surtout, son aspect changeant qui porte en grande partie la problématique de la société. En chacun d’entre nous cohabitent des sentiments de toute nature ; l’être humain vient au monde porteur des uns et des autres, bons ou mauvais réservant, en général, les bons à ses proches.

Aucune société ne peut fonctionner en s’appuyant uniquement sur des sentiments, tout comme aucune morale ne peut s’établir sur cette règle d’or : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse ». Assurément, cette règle aide à ne pas commettre le mal. Elle a cependant une limite comme une sorte d’imperfection : elle ne dépend que de la bonne volonté. Or l’ordre social ne peut dépendre que de ce noble sentiment. D’ailleurs, quand bien même ce système serait adopté, ce ne seraient pas ceux qui ont cette volonté qui poseraient problème, mais les autres ! C’est pour cela qu’on ne peut se suffire de la bonne conscience des gens pour combattre le mal. De plus, cette règle d’or : « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse » n’est recevable que si chacun se donne vraiment la peine de se mettre à la place de l’autre ; ce qui reste aussi une stratégie très égoïste à bien y réfléchir, car ne se met à la place de l’autre que celui qui, avec beaucoup de pragmatisme, anticipe une situation qu’il pourrait connaître un jour, sauf à ce qu’il porte en lui des valeurs d’humanité et de compassion exceptionnelles. Une société se contentant des bons sentiments pour s’organiser ne fournit aucune garantie, en cas de sentiments hostiles, pour les biens et la sécurité des uns et des autres. Il serait, également, d’une grande naïveté de croire que la crainte de Dieu suffit à bâtir une société morale et à l’organiser. Dans une même société, non seulement les croyances peuvent être différentes, mais tous ses membres ne sont pas nécessairement croyants et quoi qu’il en soit personne ne peut vérifier cette crainte, hormis Dieu lui-même. La crainte de Dieu, quand elle est sincère, pose un a priori notoire : posséder une conscience morale. Mais encore faut-il être capable de l’utiliser à bon escient !

Si je m’apprête à commettre un acte, que j’ai, par avance, déjà jugé comme « bien », je n’ai aucune raison de craindre Dieu lorsque j’accomplis mon dessein. Au contraire, si je suis décidé à exécuter une action que je sais d’ores et déjà répréhensible, c’est là que j’en ressentirai la crainte. Mais intervient ici un autre paramètre qui complique la situation : le bien et le mal sont des valeurs subjectives. L’histoire regorge d’exemples prouvant que la religion n’a jamais empêché les gens de faire le mal, notamment alors qu’ils pensaient faire le bien. Ainsi, même si le sentiment, la règle d’or, l’amour de Dieu sont importants dans l’équilibre de la vie sociale, leur subjectivité les empêche de garantir le bon fonctionnement de la société. Il faut donc quelque chose de plus solide, qui ne change pas au rythme des sentiments. C’est ce que les êtres humains ont compris depuis bien longtemps. Ils ont donc fait le choix d’une organisation assurant l’ordre social. C’est ainsi que les règles et les lois ont été posées. Dans toute communauté, seul le Droit assure cet ordre social. L’individu ne respecte plus la loi simplement parce qu’il est animé de bons sentiments, ou qu’il se met à la place des autres, mais parce que c’est son devoir. L’objectif du Droit n’est pas d’abolir les sentiments, mais d’assurer une sécurité et un ordre qui doivent être acceptés et respectés. Ainsi, une société où la force policière est seule garante du Droit ne sera pas de même nature qu’une société où le Droit est appliqué par conviction. C’est la qualité des femmes et des hommes qui la composent qui fait la différence, qualité qui se fait par l’éducation qui transmet une culture fondée sur le respect du Droit et sa valeur ». 

Razika Adnani

Extrait de l’ouvrage : La nécessaire réconciliation, deuxième édition, UPblisher, Paris 2017

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