Razika Adnani – Conférence : « De l’intérieur et de l’extérieur de notre habitat »

Samedi 19 novembre 2016, dans le cadre de la deuxième édition des cafés de l’architecture organisée par le syndicat national des architectes agréés algériens, Razika Adnani interviendra sur le thème : De l’intérieur et de l’extérieur de notre habitat
La rencontre aura lieu au palais de la Culture Moufdi Zakaria à 14 heures.


Pourquoi dans notre pays la partie de l’habitat orientée vers l’extérieur est-elle très souvent négligée, mal entretenue, voire saccagée et malpropre ?

L’habitat est un terme qui désigne un espace, une partie de l’environnement réservée à des fins de logement dans laquelle vit un individu ou un groupe d’individus. Hormis, peut-être, la grotte que l’être humain a utilisée pour se loger, l’habitat n’est pas une chose donnée par la nature mais une fabrication humaine.  Il fait donc partie de la culture. En effet, tout ce qui n’appartient pas à la nature appartient à la culture. Cette dernière ne désigne pas seulement le savoir scientifique, philosophique, littéraire et artistique, mais tout ce que l’être humain a produit avec ses mains et ses facultés intellectuelles. Ainsi, si au départ il y avait un seul monde, l’habitat a fait en sorte qu’il y ait deux mondes le monde de l’extérieur et celui de l’intérieur. Le monde qui relève de la vie publique et celui qui relève de la vie privée. Ce dernier est celui que nous ne voulons pas que l’autre regarde, celui que nous pensons que l’autre n’a pas le droit de regarder. C’est le monde de l’intimité. 

Le contraste entre l’état de la partie extérieure et l’état de la partie intérieure de nos habitations est tellement grand que le passage d’un espace extérieur tout à fait négligé et délabré à un milieu intérieur très soigné est ressenti presque comme une brutalité.

En évoquant l’intérieur et l’extérieur, l’habitat lui-même est composé d’un intérieur et d’un extérieur, autrement dit d’une face orientée vers l’intérieur et d’une autre orientée vers l’extérieur. A ce propos, j’aimerais poser une question qui nous interpelle beaucoup aujourd’hui. Elle nous interroge d’autant plus que, paradoxalement, les Algériens se donnent beaucoup de peine pour l’embellissement de l’intérieur de leur logement. Quand nous entrons dans une maison, nous constatons immédiatement qu’il y a une volonté de donner au lieu un aspect esthétique, de le rendre beau, même si nous ne sommes pas toujours d’accord sur les critères du beau de ses occupants. Souvent, le contraste entre l’état de la partie extérieure et l’état de la partie intérieure de nos habitations est tellement grand que le passage d’un espace extérieur tout à fait négligé et délabré à un milieu intérieur très soigné est ressenti presque comme une brutalité.

La réponse n’est pas difficile à deviner. Elle nous est donnée dès lors que la question est posée : « je m’occupe de ce qui m’appartient et je me moque de ce qui ne m’appartient pas ». 

« Je m’occupe de ce qui m’appartient et je me moque de ce qui ne m’appartient pas ». 

Cette phrase est intéressante car elle révèle la nature de l’être humain qui préserve et protège ce qui lui appartient, sa propriété et son bien et qui ne ressent envers ce qui ne lui appartient pas aucune obligation morale ou juridique de préservation ou d’entretien. Une nature que confirme le philosophe romain Sénèque dans Lettres à Lucilius. Pour lui, le problème ne réside pas dans la nature humaine. Il est tout à fait normal que l’être humain protège et préserve sa propriété et néglige ce qui ne l’est pas. Le problème se situe, en revanche, dans la conception du terme de la propriété. Pour lui, un grand nombre de personnes pensent, à tort, que la propriété se résume à la possession, qu’elle est synonyme de possession. Or la propriété n’est pas la possession. Elle caractérise tout bien dont nous jouissons et qui est indispensable à notre vie, à notre confort moral et physique. Pour Sénèque, ce n’est donc pas la nature humaine qu’il faut changer, mais il faut plutôt corriger sa conception de la propriété. Il faut que les individus comprennent que la propriété n’est pas la possession et qu’ils peuvent être propriétaires d’une chose même s’ils ne la possèdent pas, à partir du moment où ils en ont besoin pour vivre et pour vivre bien

La réponse de Sénèque me paraît satisfaisante et logique. Cependant, elle ne répond pas tout à fait à ma question.  Le phénomène de dégradation de la partie extérieure de notre habitat, comparée à celle de l’intérieur, très souvent bien soignée et préservée, ne concerne pas seulement les habitations collectives telles que les immeubles.  Il concerne également les maisons individuelles alors que la personne, quand elle est propriétaire, l’est à la fois de l’intérieur et de l’extérieur de sa maison. 

Cela nous permet de déduire que le problème n’est pas uniquement une erreur dans la compréhension du sens du terme de «propriété». Il y a quelque chose d’autre de plus profond qui est lié à notre relation à l’espace et à l’autre.

Le problème n’est pas uniquement une erreur dans la compréhension du sens du terme de «propriété». Il y a quelque chose d’autre de plus profond qui est lié à notre relation à l’espace et à l’autre.

Rappelons que l’habitat traditionnel algérien est orienté vers l’intérieur.  La cour est située à l’intérieur et généralement au centre de la maison tandis que les fenêtres des pièces donnent principalement sur la cour. Celles qui donnent sur l’extérieur sont très rares. Ces caractéristiques architecturales expriment une culture traditionnelle qui est fondée sur l’intimité familiale et la préservation de la maison, le lieu de la femme par excellence, du regard de l’autre.

Ce type d’habitat engendre une relation avec l’espace qu’on peut résumer en trois points :  tout d’abord, comme la maison traditionnelle tourne le dos au monde extérieur, l’individu, à l’intérieur de sa maison, tourne lui aussi le dos à l’espace extérieur. Tourner le dos, c’est ne pas voir. Il est difficile de se préoccuper de ce qu’on ne voit pas.Ensuite, l’espace extérieur n’est pas un espace de vie mais simplement de passage qui n’est donc pas très important pour l’individu qui pense qu’il vaut mieux s’occuper de l’espace où il vit. Enfin, cet espace extérieur de l’habitat est un espace à risque, car il est exposé au regard de l’autre, du voisin ou du passant.

Trois points qui expliquent pourquoi l’espace extérieur n’est ni aimé ni considéré pour être entretenu et embelli

Il est donc source de stress et de mal-être. Trois points qui expliquent pourquoi l’espace extérieur n’est ni aimé ni considéré pour être entretenu et embelli

 Aujourd’hui, cette architecture traditionnelle est en voie de disparition. Les Algériens vivent de plus en plus dans des appartements : la cour intérieure n’existe presque plus et les fenêtres donnent sur l’extérieur. Le balcon exprime parfaitement bien cet espace faisant partie de la maison tous en se situant à l’extérieur. Cependant la relation que nous entretenons avec l’espace n’a pas changé. L’espace intérieur demeure désormais plus important ; c’est le monde où nous vivons, l’espace de notre intimité familiale. Bien qu’il soit un bien propre, l’extérieur a moins d’importance. S’ajoute à cela un élément explicatif qui est lié d’une part à la culture traditionnelle où le regard de l’autre a toujours été pesant et menaçant (il menace de découvrir notre intimité) et, d’autre part, à la nature humaine caractérisée par l’égoïsme. L’espace extérieur de l’habitat est orienté vers l’autre, l’entretenir et l’embellir c’est en quelque sorte se préoccuper du bien-être de l’autre. Si je refais la peinture de la façade de ma maison, par exemple, c’est l’autre qui en profitera davantage que moi ; mon voisin a davantage le regard posé sur ma maison que moi-même qui suis à l’intérieur. Cela revient à dire que je dépense et mon argent et mon énergie pour le bien-être de l’autre. On préfère donc négliger cet espace extérieur plutôt que de savoir que l’autre va profiter de nos efforts. En revanche, on se préoccupe de notre intérieur car seul nous et notre famille en profitons. 

L’espace extérieur de l’habitat est orienté vers l’autre, l’entretenir et l’embellir c’est en quelque sorte se préoccuper du bien-être de l’autre. On préfère donc le négliger plutôt que de savoir que l’autre va profiter de nos efforts. En revanche, on se préoccupe de notre intérieur car seul nous et notre famille en profitons. 

Ainsi, l’habitat n’est pas seulement un produit de la culture, il en est aussi l’expression. Il nous parle des habitudes sociales de ses occupants, de leur mentalité et de leur rapport à l’espace, à autrui et à eux-mêmes. Assurément les conditions climatiques, géographiques et économiques exercent leur influence sur l’aspect physique que prend l’habitat. Cependant, la culture demeure un élément très important. Il est donc difficile d’améliorer l’état de l’habitat si la culture ne suit pas, si la relation à l’espace et à l’autre ne s’améliore pas, si la raison ne l’emporte pas parfois sur les instincts et surtout si la conception de la propriété de ses occupants ne change pas. Cela ne signifie pas que les architectes et les urbanistes doivent se résigner, car si l’habitat est influencé par l’habitus, ce qui est sûr c’est que lui aussi, à un certain degré et par la force des choses, exerce une influence sur l’habitus.

L’habitat n’est pas seulement un produit de la culture, il en est aussi l’expression. Il nous parle des habitudes sociales de ses occupants, de leur mentalité et de leur rapport à l’espace, à autrui et à eux-mêmes.

Razika Adnani

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