Razika Adnani – Conférence « Autrui ou l’oeil indiscret »


Qui n’a pas fait l’expérience d’un regard qui nous offre plaisir et satisfaction ? Pourtant le regard d’autrui jugeant mon attitude et mes actes peut aussi être la source d’une réelle souffrance et la cause d’une relation délétère entre cet autrui et moi-même, notamment s’il s’immisce dans ma sphère privée. Mais, qu’est-ce l’espace privé ? Que représente-t?
Pour certains, ce regard intrusif, considéré comme devoir moral et constamment posé sur l’autre afin de l’empêcher de commettre le mal, préserverait la société de toute altération. Comment réaliser la cohésion sociale sans que le regard d’autrui soit affrontement et souffrance ? Empêcher le mal est louable en soi, cependant celui-ci provient-il toujours de l‘autre ?

Conférence donnée le 15 octobre 2015 à l’occasion des premières des Journées Internationales de Philosophie d’Alger


Autrui ou l’œil indiscret


Nous avons eu le plaisir ce matin et en ce début d’après-midi d’écouter des intervenants qui, tous, ont abordé le thème d’autrui sous différents aspects, aussi enrichissants les uns que les autres.
Quant à moi, je voudrais vous parler d’autrui et de la place qu’il occupe dans notre vie et surtout vous parler du regard de l’autre ; je voudrais mettre en lumière combien ce regard peut être source de souffrance et cause d’une relation délétère entre soi-même et autrui. Vous m’accorderez que nous vivons dans une société où ce problème est des plus marquants.

Avant de commencer, revenons sur la définition d’autrui. Autrui désigne toute personne autre que moi-même. Par cette définition, nous comprenons qu’autrui est nécessairement une personne contrairement à  » l’autre  » qui peut désigner un être humain, un animal, une chose ou encore un Dieu. Le terme autrui ne concerne donc qu’une toute petite partie de ce que l’autre désigne.
A partir de cette définition nous pouvons alors en déduire qu’autrui présuppose un soi-même. En effet, on ne conçoit autrui que par rapport à soi. Sartre dans sa définition dit : qu’autrui est  » celui qui n’est pas moi et que je ne suis pas « . Cette négativité avec laquelle il présente autrui établit la force du lien qui existe entre moi-même et l’autre. Ainsi, notre vie est-elle systématiquement liée à celle de l’autre, et son existence est essentielle à notre propre existence. L’être humain est incapable d’ » être  » sans autrui. En tant que corps tout d’abord : seul, il ne peut subvenir à ses besoins biologiques ; ensuite en tant qu’être humain : ce sont les autres qui lui apprennent le langage, la techniques, les règles de bon comportement en société. Autrement dit, ce sont les autres qui lui permettent de se distinguer de l’animal et de réaliser son humanité.
Si la prise de conscience de soi est l’une des caractéristiques de l’être humain ; elle ne peut se réaliser et se construire qu’à travers l’autre. C’est en voyant les autres mourir, par exemple, que nous prenons conscience de notre existence et de notre finitude. Les philosophes contemporains, comme Sartre ou encore Husserl, ont mis en avant la place qu’occupe autrui dans la prise de conscience de soi, justement pour répondre au solipsisme de Descartes qui affirme que soi comme conscience existe indépendamment de l’autre, comme il l’exprime dans son fameux cogito :  » je pense donc je suis ». Pour Husserl, la prise de conscience de soi s’accomplit en même temps que la prise de conscience de l’autre.

Le regard de l’autre posé sur nous est la preuve de notre propre existence. Imaginez que personne ne vous regarde, comme si vous étiez invisible, vous finiriez par vous demander si vous existez. Quand parlons-t-on alors de regard ? Nous parlons de regard quand il y a volonté de voir et d’observer. Si vous marchez dans la rue et que vos yeux se posent involontairement sur ceux qui marchent devant vous, sans que ne cherchiez ni à comprendre ni analyser ce que vous voyez, on parlera de voir et non de regarder. Dans le terme regard, il y a perception, analyse et observation de l’objet. Autant d’éléments qui permettent d’émettre un jugement. Regarder c’est juger.
J’utilise le terme jugement dans son sens philosophique, qui signifie acte d’attester qu’une chose est ou n’est pas. Si vous regardez un enfant jouer et que vous vous dites :  » cet enfant est heureux « , vous jugez que l’enfant est heureux. Si vous regardez le ciel et vous dites :  » le ciel n’est pas bleu « , vous juger que le ciel n’est pas bleu. Le regard est un moyen de connaissance du monde qui nous entoure.

Cependant, il arrive que ce regard s’immisce dans notre sphère privée, observe et juge de nos actes et de nos attitudes. C’est ce que j’appelle  » l’œil indiscret « . Indiscret qualifie donc ce qui s’immisce dans la sphère privée d’autrui : définition qui induit, de prime abord, un problème entre soi-même et autrui.
Reconnaissons que tout regard n’est pas nécessairement indiscret. Considérons ces acteurs qui jouent devant vous une pièce de théâtre ; vous les regardez, vous analysez leurs mouvements, leurs paroles et leurs tenues sans que cela procède d’une quelconque indiscrétion. Ce regard n’a rien à voir avec cet œil qui regarde par le trou de la serrure pour savoir si le voisin arrive seul ou accompagné. Ce coup d’œil-là va au-delà des limites de l’action ; il s’introduit dans l’espace privé dudit voisin.

La question est donc de savoir pourquoi il y a problème ? Quelles peuvent être les conséquences d’un tel comportement sur les relations entre individus ?

Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord préciser à quel moment, une chose ou un comportement relève de l’espace privé?
Pour beaucoup d’entres nous, le privé se caractérise par ce qui est dissimulé. En toute logique, une chose qui ne serait pas dissimulée ne serait donc pas privée. De ce fait, tout ce qui s’inviterait dans l’espace public serait public et nous autoriserait à le regarder, à lui parler ou encore à le toucher.
Or tout d’abord, tout ce qui est dissimulé n’est pas forcement privé. L’objet volé et dissimulé ne se transforme pas pour autant en propriété privée. Ensuite, tout ce qui s’invite dans l’espace public, et qui, autrement dit, n’est pas dissimulé, n’est pas forcement public. Votre corps s’invite dans l’espace public dès lors que vous quittez votre maison. Pourtant, il n’y a pas plus intime que le corps.
Lorsque vous vous installez dans un restaurant avec votre famille, et bien que vous soyez dans un lieu public, vous estimez être dans votre intimité et vous considérez que l’autre n’a pas à vous regarder.
Nous pouvons en déduire que le privé ou l’intime est ce que nous considérons ne pas devoir être regardé, ne pas être partagé avec l’autre quand bien même nous serions dans l’espace public. Le domaine privé constitue la limite de l’action de l’autre.

Cet  » œil indiscret  » est donc le regard de l’autre, un regard qui va au delà des limites de ce qui lui est autorisé.
Un tel comportement s’explique : l’être humain est naturellement curieux et l’intimité de l’autre attise toujours davantage sa curiosité.
S’introduire dans l’espace privé de l’autre est plus au moins répandu selon les cultures et les principes de chacun ; celui qui croit aux libertés individuelles hésitera sans doute à s’immiscer dans la vie privée de son voisin. En revanche, celui qui ne porte aucune de ces valeurs ne ressentira aucune gêne à le faire ; nos comportements reflètent nos idées et nos convictions.

Dans notre pays et dans ceux avec lesquels nous partageons des valeurs et des principes communs (et qui représentent aujourd’hui une partie considérable de l’humanité) existe une habitude, que je pourrais qualifier d’habitude sociale, où chacun regarde chacun et se surveille mutuellement. Le regard d’autrui est ainsi constamment posé sur l’individu, scrutant son comportement et jugeant ses agissements à l’intérieur de son espace privé bien qu’il soit justement privé; le regard de l’autre est devenu si intrusif, qu’autrui est devenu synonyme d’ » œil indiscret  » : autrement dit, il s’agit de la représentation qu’on se fait d’autrui dans une société où  » l’œil indiscret  » est une pratique sociale privilégiée. Il y a association entre l’œil indiscret et l’autre quand bien même celui-ci ne nous regarde pas.

Jean-Paul Sartre s’est intéressé au regard. Il en a fait un objet de réflexion. Pour lui, le regard de l’autre nous transforme en objet d’observation ; c’est un regard scrutateur qui nous chosifie et qui nous met mal à l’aise. Quand cette objectivation et cette chosification concernent notre espace privé, la rencontre avec l’autre ne peut être que conflictuelle.

L’œil indiscret est donc facteur de malaise social et de tensions entre individus notamment quand le regard intrusif se fait insistant et ne marque aucune distinction entre sphère privée et sphère publique. Pire encore, quand l’individu pense posséder ce droit de regard; il le présente alors comme légitime. Pourtant, de par sa dimension intrusive, cet œil indiscret viole notre sphère privée, dérobe ces instants que nous considérions, jusque-là, n’appartenir qu’à nous seuls. Le vol et le viol sont deux actes qui vont à l’encontre de toutes vertus. Ils provoquent des souffrances chez la victime, plaçant ainsi le regard indiscret à l’opposé de la morale.

Autre point concernant cet œil indiscret : il ne reconnaît pas la liberté de l’autre ; si l’espace privé est le lieu où l’individu exerce ses libertés individuelles, alors l’immixtion d’autrui dans cette intimité pour juger son comportement, sa façon de faire, sa façon de s’habiller…signifie que l’autre ne lui reconnaît pas le droit à la liberté, notamment quand cet autrui ne se contente pas de juger, mais qu’il veut également imposer ses propres valeurs.

Or l’être humain tient à sa liberté et aime être libre ; il a été créé pour être libre. Dans l’état de nature, il était libre comme nous le rappellent Rousseau, Locke et Hegel. Certes, parce qu’il a besoin de vivre avec les autres et construire une société, il est contraint de renoncer à sa liberté. Néanmoins, il n’y renonce pas totalement à car il ne renonce pas à sa nature toute entière. De ce fait, il a besoin de garder par devers lui un espace où il exerce sa liberté ; même au sein du couple, chacun a besoin d’un espace privé pour s’épanouir. La preuve que l’être humain aime être libre réside dans le fait qu’alors même nous refuserions de reconnaitre la liberté d’autrui, nous revendiquerions la nôtre.
Dans une telle situation, il est difficile d’imaginer des relations sereines et paisibles avec l’autre puisque l’être humain souffre devant tout obstacle qui le prive de sa liberté ; la souffrance est l’une des causes de la violence du comportement; souvent l’individu réagit agressivement, dès qu’il soupçonne que sa liberté individuelle est menacée.

Ce discours nous place face à une question : si cette tradition du  » chacun surveille chacun « , qui prive l’autre de son droit à un espace privé, provoque autant de souffrances et de tensions, elle doit logiquement disparaître, parce qu’une société, à l’image d’un individu, doit constamment aller vers ce qui lui offre davantage d’équilibre et de cohésion. Or ce comportement, non seulement, ne disparaît pas, mais tend encore à se renforcer et à se généraliser. Comment expliquer cela ?

Et bien, tout d’abord, par le fait que l’être humain non seulement n’est pas toujours très intelligent mais qu’il est surtout très égoïste. De fait, quand nous parlons de souffrance, nous ne la ressentons que lorsque nous-mêmes sommes l’objet de ce regard. Si nous en sommes sujet, autrement dit, quand l’objet est l’autre, cette attitude ne nous dérange pas. Bien au contraire, elle nous procure du plaisir : celui de satisfaire notre curiosité.
Le second facteur réside dans le désir de supériorité. L’être humain aime être supérieur. Avoir un droit de regard sur l’autre, c’est avoir un pouvoir sur lui. Quand je se présente à autrui pour lui déclarer son attitude inconvenante, ce comportement répond à ce désir de supériorité. A ce moment-là, je se présente à moi-même et à l’autre comme étant le supérieur car par ce geste, je dit :  » moi, je sais distinguer le bien du mal, alors que toi, tu l’ignores. Tu es dans le mal et je te le prouve. Je suis donc meilleur que toi, je te suis supérieur par mon savoir « . Cette analyse nous rappelle la dialectique du maître et de l’esclave d’Hegel. Pour lui, l’être humain désire être supérieur, être le maître, pour reprendre son expression. Cependant, il ne peut être le maître que si l’autre le reconnaît comme tel. Pour le reconnaitre, cet autre doit accepter d’être esclave, autrement dit, il doit admettre son infériorité. Ainsi, quand nous informons l’autre de l’inconvenance de son attitude et que nous lui demandons de suivre notre voie, en réalité, nous voulons qu’il reconnaisse notre supériorité et donc notre pouvoir sur lui : le pouvoir appartiendrait à ceux qui sont les meilleurs, les supérieurs.

Cette analyse nous montre que le pôle de la relation avec l’autre est donc moi et non autrui. Tout s’articule de sorte à me satisfaire, moi ; l’autre n’étant qu’un moyen utilisé pour cet objectif. On est loin de la philosophie de Levinas qui veut que le pôle de la relation avec l’autre soit justement l’autre.
Dans une relation où tout converge vers soi-même, il est difficile d’imagier une relation sereine avec l’autre, parce que nous ne sommes pas les seuls à avoir ce désir de pouvoir et d’honneurs : nous aimons tous être supérieurs et nul n’aime être inférieur. Quand les individus ont le même désir, ils s’affrontent inévitablement, ainsi que nous le rappelle Hobbes. Cependant, ces deux éléments, à eux seuls, n’expliquent pas vraiment ce phénomène de l’œil indiscret dont souffre notre société comme beaucoup d’autres avec lesquelles nous partageons une culture proche. Il faut aussi mentionner la force du retour aux normes traditionnelles que connaissent ces sociétés. Dans ce contexte, regarder l’autre répond pour beaucoup à un devoir moral et religieux. Il s’agit du principe de dénoncer le mal et ordonner le bien, très connu dans la pensée musulmane et qui, pour les musulmans, porte le fondement de toute théorie morale et sociale. Avec le retour aux normes traditionnelles de la société, ce principe s’est, ces dernières années, renforcé et a été fortement encouragé.

Ce principe, en lui-même, est louable. Toute société est fondée sur un principe de contrainte : l’individu a le devoir de faire le bien et de s’éloigner du mal. Cependant, des sentiments tels que l’égoïsme ou le désir de supériorité et de pouvoir ont fait que ce principe moral s’oriente constamment vers l’autre comme si le mal ne venait que de l’autre et jamais de soi-même et sans jamais s’interroger sur son propre comportement.
Cette façon de faire s’explique par le fait qu’aucun des versets coraniques, qui rappellent ce principe, ne précise les modalités de son application et que tous les savants de l’islam le présentent comme toujours orienté vers l’autre. Ils en apportent d’ailleurs la preuve grâce à une parole attribuée au Prophète (hadith) :  » celui qui voit le mal, qu’il le change avec sa main. S’il ne le peut pas, avec la parole. S’il ne le peut pas, avec le cœur et c’est le dernier degré de la foi « . Ils prennent le verbe voir dans son sens premier : l’œil se projette vers le monde extérieur donc vers l’autre.
Ainsi, et la situation l’exige, pour mettre en pratique ce principe et dénoncer le mal, il faut savoir si l’autre a commis ou est en train de commettre le mal. Comment le savoir si ce n’est en scrutant sa vie et en surveillant son comportement : ce qu’il fait, où il va, sa façon de s’habiller, etc. Convaincu qu’il ne fait qu’accomplir son devoir, autrui s’immisce dans la vie privée et réduit à néant tout espace de liberté.

Un tel comportement n’est pas, aujourd’hui, sans conséquences, notamment parce que nous vivons de plus en plus en ville et que nos sociétés ont changé en profondeur. On y retrouve l’influence de nouveaux principes, la liberté et l’individualisme, même si les apparences font parfois croire le contraire.
Ainsi, le principe de liberté a remplacé celui de l’obéissance qui organisait jadis la société de nos parents et de nos grands-parents, société qui reposait sur la notion de tribu. Le principe d’obeissance s’est aujourd’hui délité.
Il faut, néanmoins souligner que la grande majorité de ceux qui réclament la liberté, l’entendent dans son sens primaire, c’est-à-dire  » faire ce que l’ont veut « . Cette attitude pose un autre problème sans résoudre le précédent :  » faire ce que l’on veut  » signifierait se laisser aller à ses instincts et ne se référer à aucune loi : ce serait le triomphe du désordre, de l’animalité. Aucune société ne peut prospérer dans le désordre et la brutalité.

La ville est un espace où plusieurs individus, issus d’horizons divers, cohabitent avec leurs cultures différentes, leurs coutumes, leurs valeurs et leurs pratiques religieuses. L’autre n’y est plus un membre de la famille, comme dans une organisation tribale, qui est une communauté souvent constituée des membres d’une même famille et où chaque individu est responsable du bon fonctionnement de la communauté. En ville, autrui est un étranger.

Appliquer le principe traditionnel de chacun surveille chacun dans cette nouvelle organisation sociale signifie que l’individu est surveillé et jugé par un étranger alors que, dans l’organisation tribale de nos grands-parents, il était jugé et surveillé par l’œil bienveillant d’un grand-père, d’une tante ou d’un oncle. Dans l’organisation tribale, ni la notion de liberté ni celle de vie privée n’existent ; tous les membres partagent les mêmes valeurs et se soumettent aux mêmes pratiques.

Si l’autre est un étranger, avec qui nous ne partageons ni les mêmes valeurs ni les mêmes coutumes ni mêmes les mêmes pratiques religieuses et si cet autre nous surveille à la recherche de ce qui peut être considéré comme déviant dans notre comportement, il devient source d’inquiétude et d’angoisse car, d’une part, nous sommes convaincus qu’il nous juge mal par principe ; d’autre part, parce qu’il s’agit un inconnu ; il est difficile pour nous d’anticiper la situation afin d’éviter d’être mal jugé.

Dans sa célèbre phrase  » l’enfer, c’est les autres « , Sartre nous explique que nous sommes responsables de cette situation d’angoisse et de souffrance qui caractérise notre relation avec autrui car nous ne savons nous libérer ni de son emprise et ni de son regard ; nous-mêmes faisons de sorte que l’autre devienne un enfer.

Se libérer du regard de l’autre, ne pas tenir compte de ses jugements est, sans doute, la plus sage des manières de faire afin que l’autre ne soit pas un enfer à condition, toutefois, que l’autre se contente de regarder et de juger et s’abstienne de toute intervention. En s’arrogeant le droit de punir, autrui devient celui qui, non seulement, ne reconnaît pas notre liberté, mais qui menace aussi notre sécurité. Dans une telle situation, il ne nous laisse plus aucun choix : la peur de l’autre s’installe et la peur est le terreau des réactions violentes.

Faut-il alors interdire le regard pour remédier à cette situation ?
On ne peut interdire le regard car c’est un acte subjectif. Il est souvent très difficile d’affirmer que l’autre nous a regardés de manière désobligeante.
Il faut aussi rappeler que le regard n’est pas forcement négatif : les émotions les plus nobles passent par le regard. Ainsi aimons-nous ce regard qui nous considère, qui valorise notre réussite par exemple. Ce n’est donc pas le regard en lui-même qui pose problème mais le jugement qui se dissimule derrière celui-ci, quand il est négatif. L’être humain aime à être bien jugé et quand bien même ce regard serait intrusif, il le tolèrera tant qu’il sera positif.
Le phénomène  » face book  » en est la preuve. Sur ce site, la magie réside dans le fait que nous pouvons choisir ce que nous voulons nous donner à voir. Ce n’est plus l’autre, avec son regard, qui a un pouvoir sur nous, c’est nous qui avons le pouvoir sur lui ; nous ne partageons que ce que nous pensons être beau, positif, enviable et nous sommes contents d’être  » likés « .
On ne peut pas non plus interdire de juger. Prendre la mesure de ce qui nous entoure, juger des choses, de ce qui se passe autour de nous est une activité naturelle et indispensable. On ne peut interdire à la voix de la conscience de se faire entendre, cette voix qui nous parle et qui nous dit voici ce qui est bien, voilà ce qui est mal. Nous ne pouvons nous interdire de faire le mal sauf à ce que nous-mêmes jugions que l’acte en question est mal. Ne nous pouvons faire le bien que si nous jugeons nous-mêmes que l’acte en question est bien.

En conclusion, cette habitude sociale qui consiste à en ce que chacun surveille chacun et s’immisce dans son espace privé est une des causes de la relation délétère entre individus et du climat de tension et de violence. Analyser ce regard, ses motifs et comprendre ses intentions et en réaliser ses conséquences nous permet de comprendre en grande partie notre mal-être.
Comment faire si l’on ne peut interdire le regard et si nous considérons qu’exercer sa conscience morale est une activité naturelle et indispensable ? Comment faire pour vivre avec l’autre en harmonie ? Comment faire pour ne plus être contraint d’aller chercher ailleurs une vie plus paisible où l’autre ne serait plus une menace ? Comment faire pour que nous soyons capables de créer cette vie paisible chez nous ?

Une chose est sûre : il est impératif d’apprendre d’autres manières d’entretenir des relations avec l’autre, d’autres manières d’exprimer la voix de sa conscience morale si nous voulons vivre en harmonie avec cet autre. Ainsi, si nous ne pouvons pas interdire le regard, il est impératif d’apprendre à respecter la vie privée de l’autre. Ce regard indiscret est assurément une pratique traditionnelle, cependant,  » une société change comme change une personne. Ainsi, ce qui convenait bien à une société à une époque peut ne pas lui convenir à une autre  ». Razika Adnani, La nécessaire réconciliation.

Néanmoins, si le principe de blâmer le mal et d’inciter au bien est un devoir auquel aucun être humain ne peut manquer, la meilleure manière de l’appliquer consiste avant tout à l’orienter vers soi-même Si le hadith du prophète parle du verbe voir et si la vue a un sens qui se dirige vers l’extérieur et donc vers l’autre, il existe un autre regard, celui de l’âme et de notre intériorité. Il est d’autant plus efficace qu’il connaît nos intentions. Il peut donc combattre le mal avant que celui-ci ne soit commis. En revanche, les intentions d’autrui échappent à notre connaissance.

Faut-il rester passif devant le mal qui vient de l’autre ? L’exigence sociale et morale fait qu’il est impossible de vivre avec l’autre et de rester passif devant le mal qui peut émaner de l’autre. Cependant, il est important de distinguer vie privée et vie publique et de reconnaître à autrui le droit d’organiser librement sa vie privée. Quant au mal qui touche la vie publique, bien que chaque individu ait le droit d’exprimer son avis, seul le Droit peut intervenir pour punir celui qui commet une infraction. Seul le respect du Droit, dont l’action se limite à la vie publique, peut permettre à une société de se construire et aux individus de vivre en harmonie. Aucune société ne peut prospérer si certains s’arrogent le doit d’en punir d’autres. Même dans les sociétés tribales, punir les malfaiteurs était le privilège exclusif du chef. Razika Adnani


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