Razika Adnani « L’APOSTASIE ET LA PEINE DE MORT : L’islam ordonne-t-il réellement de tuer l’apostat ? »


Article publié par le quotidien algérien Liberté

L’affaire Kamel Daoud, l’écrivain algérien victime d’une fatwa pour crime d’apostasie et celle du jeune Mohamed Cheikh Ould Mohamed, qui vient d’être condamné à mort par un tribunal mauritanien, soulèvent encore une fois la question de l’apostasie dans la religion musulmane, car cette condamnation a été faite justement au nom de l’islam. Beaucoup s’interrogent au sujet du Coran : ordonne-t-il réellement de tuer l’apostat ?Il est le premier livre de référence en islam, et les savants de l’islam soulignent que celui qui veut connaître la religion musulmane dans sa source authentique, doit se tourner vers lui. Cependant, évoquer les textes impose une autre question : est-il suffisant d’avoir un texte qui appelle à tuer pour tuer ?  

L’apostasie, en arabe e-rida, est le fait de renier sa religion et cela pour un individu adulte et responsable. Pour les oulémas (savants de l’islam), est considéré comme apostat celui qui renie publiquement sa religion pour soit n’appartenir à aucune religion, soit en rejoindre une autre. Si la religion est une question de conscience, la première chose à souligner, lorsqu’il s’agit de l’islam, est le nombre de versets affirmant la liberté de croire ou de ne pas croire. Prenons par exemple le verset 48 de la sourate La concertation : «   S’ils se détournent de toi,…sache que tu n’es pas envoyé pour être  leur mentor : ton rôle est de transmettre le message  ». Ce verset rappelle au prophète qu’il n’a ni autorité ni domination sur les individus et que son rôle ne consiste qu’à transmettre le message divin.  Il témoigne donc du plus grand respect pour la liberté de conscience et la dignité humaine. Il en est de même pour les versets 21 à 26 de la sourate L’enveloppante : « Fais-les se rappeler cela, ta vocation est de le rappeler, et non pas d’exercer une autorité exclusive sur eux, exception faite de celui qui s’est renié, le mécréant. Il sera châtié par Allah du plus grand châtiment. Car c’est vers Nous qu’ils feront leur retour et c’est à Nous qu’incombe leur décompte ». Ces versets précisent, comme nous leconstatons, que si certains ne veulent pas adhérer à l’islam ou décide d’en sortir, c’est à Dieu seul que revient le droit de les juger et de les punir. D’autres versets, qui nient le droit de l’être humain de punir un autre être humain pour des raisons de non croyances, pourraient encore être cités, comme par exemple le verset 99 de la sourate Jonas ou encore le verset 29 de la sourate La caverne. Ces versets remontent tous à la période mecquoise, un détail qu’il est très important de souligner vu la différence qu’il y a entre le message coranique de la période mecquoise et celui de la période médinoise.  la question qui se pose : si le Coran insiste sur la liberté de conscience, pourquoi les musulmans sont-ils presque unanimes quant à la condamnation à mort de l’apostat ? 

La raison en est  que la majorité des juristes de l’islam considèrent que cette tolérance religieuse ne concerne pas les musulmans, mais seulement les non-musulmans. Autrement dit un non-musulman est libre de ne pas adhérer à la religion musulmane. En revanche, un musulman n’est libre ni de renier sa religion ni de la quitter pour une autre. Pour ces savants, un tel acte mérite la mort et l’apostasie est inadmissible. 

En effet, l’apostasie est évoquée dans plusieurs versets : le verset 217 de la sourate La vache, le verset 54 de la sourate La table, le verset 25 de la sourate Mohamed, le verset 96 de la sourate Josef, le verset 137 de la sourate Les femmes, le verset 74 de la sourate Le repentir. Tous condamnent l’apostasie, mais aucun d’entre eux ne laisse entendre qu’il faudrait tuer l’apostat. Prenons l’exemple du verset 217 de la sourate La vache : « l’apostat qui meurt dans son incroyance et qui trépasse tout en étant impie celui-là verra ses bonnes actions devenir inutiles sur terre comme dans l’au-delà il fait partie de ceux qui fourniront l’aliment du feu où ils demeureront éternellement »  . L’idée d’un châtiment est donc présente, mais nous remarquerons que rien ne dit qu’il faille tuer l’apostat. Le verset parle certainement de la mort de l’apostat, mais rien n’est précisé quant au moment ou à la manière dont il doit mourir. Il peut donc mourir de mort naturelle, et tant que ce n’est pas autrement précisé, c’est celle-là que nous privilégierons. Pour renforcer cette façon de comprendre, observons que le verset ne dit pas « l’apostat ! Qu’il meure » ou « l’apostat mourra » mais tout simplement « l’apostat qui meurt ». 

Dans tous ces versets qui évoquent l’apostasie, le Coran précise que Dieu se réserve le droit de juger de la foi de ses créatures et de les punir : en ne récompensant pas le mécréant de ses bonnes actions et en lui attribuant l’enfer comme dernière demeure. 

Pourtant, la position des anciens juristes ne va pas du tout dans cette direction. 

Dans leur quasi-unanimité, ils ont considéré que l’apostat devait être condamné à mort et exécuté. Cette condamnation étant pour eux d’une telle évidence, leur attention a été attirée par d’autres questions qui les ont largement occupés : fallait-il poser un ultimatum à l’apostat, lui enjoignant de renoncer à son choix et revenir à l’islam ou pas ? De quel délai pouvait-on convenir ? Certains proposaient une heure, d’autres un jour, d’autres trois jours, ou d’autres encore un mois. La question des biens de l’apostat et de leur transmission faisait aussi partie de leurs préoccupations ainsi que celle des critères permettant de prouver que quelqu’un était apostat ou non.

À noter qu’aucune référence à la condamnation à mort de l’apostat n’est évoquée ni dans le commentaire de Tabari ni dans celui d’Ibn Kathir ni dans celui des Djalalaïne. Il faut cependant réserver une place à part à Qortoubi qui ne donne pas un avis personnel, mais se contente de relater la position des différents juristes, alors que la logique veut que pour déduire une règle juridique d’un verset, il faille d’abord l’interpréter. C’est donc le juriste qui doit s’appuyer dans son travail sur le commentateur et non le contraire. 

Pour justifier la condamnation à mort de l’apostat, les juristes se réfèrent à deux éléments : un hadith rapporté par Ibn Abas et dans lequel il affirme avoir entendu le prophète dire « celui qui change de religion, tuez-le », et la guerre, dite guerre contre l’apostasie, menée par Abou Baker, premier calife de l’État musulman. Sur ce second point, il s’agissait en fait de guerres menées contre certaines tribus qui s’étaient rebellées, juste après la mort du prophète, au prétexte qu’elles ne devaient obéissance qu’au prophète et que sa disparition les relevait de leur serment et de leurs obligations. Pour certains penseurs, comme Mohamed Abed El Djabiri et Ferhat Othman, ce fait historique n’a rien à voir avec la question de l’apostasie. Selon eux, il est nécessaire de replacer ces guerres, menées par Abou Baker, dans leur époque : la préservation de l’État et sa stabilité, dans le contexte politique d’un état musulman fraîchement construit. 

Quant au hadith rapporté par Ibn Abbas, rappelons tout d’abord les critères que les savants du hadithimposent pour distinguer entre le hadith authentique et celui qui ne l’est pas : ils insistent sur le fait que le hadith rapporté ne doit contredire ni le Coran ni la tradition du prophète. Or ce hadith va à l’encontre des versets coraniques puisqu’aucun ne recommande de tuer l’apostat. Et si l’on se réfère à l’histoire, il va également à l’encontre de la tradition prophétique puisque les savants de l’islam confirment qu’aucun apostat n’a été exécuté du vivant du prophète. 

Il est important d’observer que le hadith, qui justifie la condamnation à mort de l’apostat, est rapporté par Ibn Abbas donc par un homme. Or quelles que soient l’intégrité d’un homme et la capacité de sa mémoire, il ne demeure qu’un être humain et l’humain est imparfait par nature et par principe. Un des dogmes fondateurs de l’islam est l’unicité divine qui affirme que Dieu est unique dans son être et dans ses attributs, dont le premier est la perfection. Si Dieu seul est parfait, la cohérence exige que tout être humain soit imparfait. 

Cette analyse théologique nous est imposée par le fait qu’aujourd’hui encore la grande majorité des musulmans, jurisconsultes comme gens du commun, pensent que la règle de l’islam impose l’exécution de l’apostat. En Mauritanie, des hommes et des femmes sont sortis fêter la condamnation à mort du jeune Mohamed Cheikh Ould Mohamed. Le moins qu’on puisse dire au sujet de cette règle juridique condamnant à mort l’apostat est qu’elle suscite le doute, et si doute il y a, quand qu’il est nécessaire de choisir entre la vie et la mort, entre la liberté et l’oppression, c’est la vie et la liberté qu’il faut choisir. 

En conclusion : aucun texte ne peut obliger une personne à tuer si elle ne veut pas tuer. La condamnation à mort  pour apostasie est la preuve d’un manque d’humanisme et d’une absence de maturité. Aucun travail sur les textes ne donnera de résultat sans une réelle éducation de l’être humain. 

Aucun texte ne peut obliger une personne à tuer si elle ne veut pas tuer. La condamnation à mort  pour apostasie est la preuve d’un manque d’humanisme et d’une absence de maturité de l’être humain.  Aucun travail sur les textes ne sera efficace sans une réelle éducation de l’ humain. 

Razika Adnani

(1, 2, 3) Traduction de Malek Chebel
(4) Traduction Malek Chabel, éditions Fayard


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