L’APOSTASIE ET LA PEINE DE MORT L’islam ordonne-t-il réellement de tuer l’apostat ?

Par Razika Adnani
Article publié par le quotidien algérien Liberté
Le 3 Février 2015

L’affaire Kamel Daoud, l’écrivain algérien victime d’une fatwa pour crime d’apostasie et celle du jeune Mohamed Cheikh Ould Mohamed, qui vient d’être condamné à mort par un tribunal mauritanien, soulèvent encore une fois la question de l’apostasie dans la religion musulmane car cette condamnation a été faite justement au nom de la religion. La question est donc de savoir si le Coran ordonne réellement de tuer l’apostat. Il est le premier livre de référence en islam, et les savants soulignent que celui qui veut connaître la religion musulmane dans sa source authentique, c’est vers lui qu’il doit se tourner.

L’apostasie, en arabe e-rida, est le fait pour un individu adulte et responsable de renier sa religion. Pour les oulémas (savants de l’islam), est considéré comme apostat celui qui renie publiquement sa religion pour soit n’appartenir à aucune religion soit rejoindre une autre religion.
Si la religion est une question de conscience, la première chose à souligner, quand on s’intéresse à la question de la conscience religieuse en islam, est le nombre de versets qui affirment la liberté de culte. Prenons par exemple la Sourate La concertation, verset 48 :« S’ils se détournent de toi,…sache que tu n’es pas envoyé pour être leur mentor : ton rôle est de transmettre le message ». Ce verset rappelle au prophète qu’il n’a ni autorité ni domination sur les individus et que son rôle ne consiste qu’à transmettre le message divin. Il témoigne donc du plus grand respect pour la liberté de conscience et la dignité humaine. Il en est de même pour les versets 21 à 26 de la Sourate L’enveloppante : « Fais-les se rappeler cela, ta vocation est de le rappeler, et non pas d’exercer une autorité exclusive sur eux, exception faite de celui qui s’est renié, le mécréant. Il sera châtié par Allah du plus grand châtiment. Car c’est vers Nous qu’ils feront leur retour et c’est à Nous qu’incombe leur décompte » . Ces versets précisent, comme nous voyons, que si certains ne veulent pas adhérer à ce principe, c’est à Dieu seul que revient le droit de les juger et de les punir. D’autres versets, qui s’inscrivent dans cette idée, pourraient encore être cités, comme par exemple le verset 99 de la sourate Jonas ou encore le verset 29 de la sourate La caverne.
Si le coran insiste sur la liberté de conscience, pourquoi les musulmans sont-ils presque unanimes quant à la condamnation à mort de l’apostat ?

La majorité des religieux considèrent que cette tolérance de la religion musulmane ne concerne pas les musulmans, mais seulement les non-musulmans. Autrement dit un non-musulman est libre de ne pas adhérer à la religion musulmane. En revanche, un musulman n’est libre ni de renier sa religion ni de la quitter pour une autre. Pour ces savants, un tel acte mérite la mort ; l’apostasie est inadmissible.

Effectivement, l’apostasie est évoquée dans plusieurs versets : le verset 217 de la sourate La vache, le verset 54 de la sourate La table, le verset 25 de la sourate Mohamed, le verset 96 de la sourate Josef, le Verset 137 de la sourate Les femmes, le verset 74 de la sourate Le repentir. Tous condamnent l’apostasie, mais aucun d’entre eux ne nous laisse entendre qu’il faudrait tuer l’apostat.

Prenons l’exemple du verset 217 de la sourate La vache, « l’apostat qui meurt dans son incroyance et qui trépasse tout en étant impie. Celui-là verra ses bonnes actions devenir inutiles sur terre comme dans l’au-delà. Il fait partie de ceux qui fourniront l’aliment du feu où ils demeureront éternellement » . L’idée d’un châtiment est donc présente, mais nous remarquerons que rien ne dit qu’il faille tuer l’apostat. Le verset parle certainement de la mort de l’apostat, mais rien n’est précisé quant au moment ou à la manière dont il doit mourir. Il peut donc mourir de mort naturelle, et tant que ce n’est pas autrement précisé, c’est celle-là que nous privilégierons. Pour renforcer cette façon de comprendre, est observons que le verset ne dit pas « l’apostat ! Qu’il meure » ou « l’apostat mourra » mais tout simplement « l’apostat qui meurt ».

Dans tous ces versets qui évoquent l’apostasie, le Coran précise que Dieu se réserve le droit de juger de la foi de ses créatures et de les punir: en ne récompensant pas le mécréant de ses bonnes actions et à en lui attribuant l’enfer comme dernière demeure.

Pourtant, la position des anciens juristes ne va pas du tout dans cette direction. Dans leur quasi unanimité, ils ont considéré que l’apostat devait être condamné à mort et exécuté. Cette condamnation étant pour eux d’une telle évidence, leur attention a été attirée par d’autres questions qui les ont largement occupés : fallait-il poser un ultimatum à l’apostat, lui enjoignant de renoncer à son choix et revenir à l’islam ou pas ? De quel délai pouvait-on convenir ? Certains proposaient une heure, d’autres un jour, d’autres trois jours, ou d’autres encore un mois. La question des biens de l’apostat et de leur transmission faisait aussi partie de leurs préoccupations ainsi que celle des critères permettant de prouver que quelqu’un était apostat ou non.

Pourtant, les commentateurs des textes coraniques ne vont pas dans cette direction. Aucune référence à la condamnation à mort de l’apostat n’est évoquée ni dans le commentaire de Tabari ni dans celui d’Ibn Kathir ni dans celui des DjalalaÏne. Il faut cependant réserver une place à part à Qortoubi qui ne donne pas un avis personnel, mais se contente de relater la position des différents juristes, alors que la logique veut que pour déduire une règle juridique d’un verset, il faille d’abord l’interpréter. C’est donc le juriste qui doit s’appuyer dans son travail sur le commentateur et non le contraire.

Pour justifier la condamnation à mort de l’apostat, les juristes se réfèrent à deux éléments : un hadith rapporté par Ibn Abas et dans lequel il affirme avoir entendu le prophète dire « celui qui change de religion, tuez-le », et la guerre, dite guerre contre l’apostasie, menée par Abou Baker, premier calife de l’État musulman. Sur ce second point, il s’agissait en fait de guerres menées contre certaines tribus qui s’étaient rebellées, juste après la mort du prophète, au prétexte qu’elles ne devaient obéissance qu’au prophète et que sa disparition les relevait de leur serment et de leurs obligations. Pour certains penseurs, comme Mohamed Abed El Djabiri et Ferhat Othman, ce fait historique n’a rien à voir avec la question de l’apostasie. Selon eux, il est nécessaire de replacer ces guerres, menées par Abou Baker, dans leur époque : la préservation de l’État et sa stabilité, dans le contexte politique d’un état musulman fraîchement construit.

Quant au Hadith rapporté par Ibn Abbas, rappelons tout d’abord les critères que les savants du hadith imposent pour distinguer entre le hadith authentique et le hadith qui ne l’est pas : ils insistent sur le fait que le hadith rapporté ne doit contredire ni le Coran ni la tradition du prophète. Or ce hadith va à l’encontre des versets coraniques puisqu’aucun ne recommande de tuer l’apostat. Et si l’on se réfère à l’histoire, il va également à l’encontre de la tradition prophétique puisque les savants de l’islam confirment qu’aucun apostat n’a été exécuté du vivant du prophète.

Ajoutons qu’il est important d’observer que le hadith, qui justifie la condamnation à mort de l’apostat, est rapporté par Ibn Abbas donc par un homme. Or quelles que soient l’intégrité d’un homme et la capacité de sa mémoire, il ne demeure qu’un être humain et l’humain est imparfait par nature et par principe. Principe qui se déduit du dogme de l’unicité divine : Dieu est unique dans son être et dans ses attributs, dont le premier est la perfection. Si Dieu seul est parfait, la cohérence exige que tout être humain soit imparfait

Pourtant, aujourd’hui, la grande majorité des musulmans, jurisconsultes comme gens du commun, pensent que la règle de l’islam impose l’exécution de l’apostat. En Mauritanie, des hommes et des femmes sont sortis fêter la condamnation à mort du jeune Mohamed Cheikh Ould Mohamed. La position des juristes et des anciens l’emporte donc sur l’attitude préconisée par les textes coraniques qui est selon le dogme de l’islam le livre de Dieu qui porte sa parole.
En conclusion, une chose est sûre, cette règle juridique condamnant à mort l’apostat suscite au moins le doute, et si doute il y a, quand qu’il est nécessaire de choisir entre la vie et la mort, c’est la vie qu’il faut choisir, car c’est d’un être humain dont il s’agit.

(1, 2, 3) Traduction de Malek Chebel
(4) Traduction Malek Chabel, éditions Fayard

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