Lettre ouverte de Razika Adnani à Monsieur Éric Piolle, maire de Grenoble : « Monsieur Éric Piolle, le voile ne peut pas être une liberté pour les femmes »

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Razika Adnani, philosophe, islamologue et membre du Conseil d’orientation de la fondation de l’islam de France, explique à Éric Piolle, maire de Grenoble, pourquoi le voile et le burkini s’opposent à la liberté des musulmanes.Marianne

Monsieur le Maire, je vous écris car vous multipliez les interventions dans lesquelles vous défendez le port du voile et notamment sa version maillot de bain : le burkini. Le 17 février 2022, sur votre compte Twitter, vous avez annoncé que la majorité que vous conduisez s’était engagée dans un processus de réflexion et de formation concernant le burkini et le rapport au corps. Dans votre déclaration il y a quelque chose de très juste : le voile et sa version maillot de bain, le burkini, ne sont pas un simple vêtement, mais un discours sur le corps de la femme qui est à l’origine de la condition dramatique des femmes dans les sociétés musulmanes.

Le voile a été imposé aux femmes pour rendre absent du regard de l’homme leur corps considéré comme une « awra », terme arabe signifiant ce qui ne doit pas être dévoilé, car il renvoie à la sexualité. L’histoire de la femme musulmane est marquée par ce regard porté sur son corps. Les musulmans sont allés jusqu’à considérer que la voix de la femme était une « awra » et lui ont imposé le silence et par conséquent l’absence et l’ignorance. Ils ont décidé que ses yeux étaient également une awra et ils l’ont obligée à regarder le monde à travers des grilles. Ses mains, ses pieds, ses cheveux étaient pour eux des « awra » et ils l’ont alors enfermée à la maison. Un système de claustration en vigueur aujourd’hui encore dans le monde musulman où l’espace public en tant que lieu de loisir est interdit aux femmes qui n’ont le droit de l’utiliser que comme un lieu de passage. Mais le discours du voile n’a pas été plus clément à l’égard de l’homme. Pour imposer le voile aux femmes, il a lui aussi été réduit à un corps. On lui a dit qu’il ne savait pas maîtriser ses instincts devant la vue d’une mèche de cheveux de la femme ou d’une partie de sa jambe.

Monsieur le Maire, étant donné que vous défendez le port du voile, avec quel regard et quel propos allez-vous mener ces discussions autour du corps et du voile ? Allez-vous cautionner l’argument selon lequel les hommes sont incapables de maîtriser leur instinct sexuel et que les femmes doivent donc dissimuler leur corps pour se protéger contre leurs agressions ? Ou celui qui prétend que certaines femmes ne veulent pas montrer leur corps parce qu’elles sont pudiques ? Ce sont les arguments que le discours religieux a toujours utilisés et je n’en vois pas d’autres, concernant le corps, qu’un défenseur du burkini pourrait avancer. Ainsi, dans les piscines de Grenoble, on aurait des femmes qui seraient pudiques et d’autres impudiques. Des femmes qu’il faut respecter, ce sont les pudiques, et d’autres qui mériteraient d’être harcelées, agressées voire violées, ce sont les impudiques. C’est l’objectif même de l’instauration du voile dans l’antiquité et c’est celui que le Coran a repris dans le verset 59 de la sourate 33, les Coalisés, recommandant aux femmes musulmanes une certaine tenue : « Ainsi elles seront vite reconnues et on ne leur nuira pas. » La mairie de Grenoble assumera-t-elle sa responsabilité à l’égard de la violence que les femmes subiront au sein des piscines de Grenoble, par des hommes qui considéreront qu’elles le méritent car impudiques, qui croiront qu’ils n’ont aucune responsabilité sur leurs actes, car ce sont elles qui ont suscité leur désir en dévoilant leur corps ?

Monsieur le Maire, pour défendre votre position, vous utilisez la laïcité qui garantit la liberté religieuse. Cependant, contrairement à ce que vous avancez, la loi 1905 ne permet pas de porter n’importe quel vêtement et n’importe quel signe religieux. Dans son article 1, elle met des restrictions dans l’intérêt de l’ordre public. Il en est de même pour la Convention européenne des droits de l’homme (article 9). Parmi ces restrictions qui font partie de l’ordre public, il y a le principe de l’égalité qui fait partie de la devise de la République inscrite dans l’article 2 de la Constitution. Or, le voile est la pratique discriminatoire la plus spectaculaire des femmes et les hommes, s’exerçant au nom de la religion dans l’espace public. Il suffit de se rappeler qu’il est imposé aux femmes et non aux hommes. Autrement dit, on permet aux hommes de montrer leur chevelure, leur cou, leurs jambes et leur bras, ce qu’on interdit aux femmes pour la simple raison qu’elles sont des femmes.

« On permet aux hommes de montrer leur chevelure, leur cou, leurs jambes et leur bras, ce qu’on interdit aux femmes pour la simple raison qu’elles sont des femmes. »

Le voile discrimine les femmes non-voilées dites non-pudiques qui « aiment la nudité », expression qui revient souvent dans le discours religieux, et femmes voilées dites pudiques. Il ne suffit donc pas qu’il se présente comme une pratique religieuse pour que la République l’accepte, sauf si elle renonce à son devoir de garantir l’égalité de tous les citoyens dans l’espace public. Cependant, le voile est-il réellement un signe religieux comme vous l’affirmez ? Une chose est sûre, la dissimulation de la chevelure de la femme, fonction principale du voile de sorte qu’une femme qui ne dissimule pas sa chevelure n’est pas considérée comme voilée, n’est évoquée dans aucun verset coranique. On en déduit que le voile n’est pas une prescription coranique.

Beaucoup de musulmans de confession ou de culture affirment aujourd’hui que le voile n’est pas une prescription coranique ni islamique étant donné qu’il existait bien avant l’avènement de l’islam. La question du voile divise même au sein des dignitaires religieux de la grande mosquée d’al-Azhar. Ainsi, en tant que Maire, quand vous affirmez sur toutes les chaines de télévision et les ondes de radio que le voile est un signe religieux qui fait partie de l’exercice du culte, vous prenez part au débat théologique islamique au sujet du port du voile mais aussi vous tranchez en faveur des conservateurs et des islamistes adeptes du port du voile, et surtout vous entravez les efforts de combien de femmes et d’hommes dans le monde musulman qui veulent en finir avec cette pratique déshumanisante pour la femme et également pour l’homme.

Monsieur le Maire, vous avez pris votre décision de défendre le port du voile parce que certaines femmes vous disent que leur voilement résulte d’un libre choix et qu’il est pour elles un moyen pour se libérer. Cependant, les femmes en France ont toujours été libres d’aller à la plage et à la piscine et c’est le voile qui en a empêché certaines. De ce fait, c’est le voile qui entrave la liberté des femmes et non le contraire. Si vous le permettez dans les piscines de Grenoble, ce sont celles qui ne se voilent pas qui ne seront plus libres d’y aller de peur d’être considérées comme impudiques. Ainsi les femmes voilées entravent leur liberté et celle des autres. Non seulement d’aller à la piscine, mais aussi de profiter du soleil et du vent et de sortir dans la rue sans se retourner pour être sûre que le foulard couvre bien leurs cheveux.

« Le voile ne peut pas être une liberté pour les femmes. Dans toute son histoire, il leur a été imposé comme signe de leur infériorité et pour leur rappeler que leur féminité posait problème. »

Le voile ne peut pas être une liberté pour les femmes. Dans toute son histoire, il leur a été imposé comme signe de leur infériorité et pour leur rappeler que leur féminité posait problème. Beaucoup ont perdu leur vie pour avoir refusé de se soumettre à cette pratique et des milliers de femmes dans le monde continuent d’être assassinées, défigurées, emprisonnées car elles veulent être libres, refusent d’être inférieures et n’acceptent pas d’être réduites à un corps. Le discours religieux ne dit jamais aux femmes « vous êtes libres de porter ou pas le voile » mais « vous êtes obligées de le porter parce que vous avez un corps de femme et c’est Dieu qui vous l’ordonne ». Certes, il y a celles qui le portent et qui le défendent. Quand elles ne sont pas dans le militantisme, car les femmes ne sont pas épargnées par l’islamisme et le fondamentalisme, elles sont profondément conditionnées par le concept de la « awra » et habitées par la peur d’être considérées comme désobéissantes à Dieu. La morale islamique est fondée sur le principe de l’obéissance qui est à l’opposé de celui de la liberté.

Bien à vous,

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9 Commentaire(s)

  1. Catherine Mallevaës-Kergoat dit :

    Merci, merci Madame, pour la clarté et la force de votre analyse. Ne lâchez rien !

  2. renard françoise dit :

    vaste débat ! comment déconditionner toutes ces femmes qui sont persuadées que enlever le voile c’est offenser dieu!!! cela fait tellement partie de leur façon de vivre qu’elles ne se rendent pas compte de leur condition. .moi je serais pour une solution différente et surement pas idéale :avoir des créneaux non mixtes ce qui permettrait aussi a des femmes mal a l’aise avec leur corps de pouvoir faire certaines activités . même chez certaines non musulmanes le rapport au corps n’est pas simple ;il y a encore du chemin a faire !

  3. barnet dit :

    enfin la vérité
    dans ce contexte obscur il faudrait organiser une fête sur la laïcité chaque année je suis athée et il faudrait que les religions ne soit pas dévoyées pour en faire comme une arme et la division

  4. ALEXANDRE dit :

    L’obscurantisme des religions sous toutes ses formes a fait plus de dégâts que les guerres !
    Si un pays laïque comme la France renonce à des règles égalitaires pour les hommes et les femmes, personne ne se sentira plus à sa place ni en sécurité.
    Tenez bon, je vous soutiens.

  5. Richard Roy dit :

    Bravo et merci ?

  6. Pollet dit :

    Je suis contre le burkini en piscine ce n’est pas avancer qu’accepter des lois ancestrales que certains pays extrémistes musulmans conservent!

    De plus nous quand nous nous rendons à l’étranger nous nous plions à leurs règles pas de bain en maillot de bain 2 pièces pas de short pas de visite de lieux etc etc
    Elles doivent se mettre comme nous! Elles sont chez nous si elles vivent chez nous Elles acceptent ce qui les arrange les allocations familiales les soins à moindre coût etc etc et ce qui ne leur plaît pas aussi mince notre décor change le leur chez eux non nous nous sommes
    S cons de tout accepter marre les gouvernants laxistes lavettes vous irez vous baigner avec Piolle votre femme vos enfants?. Ou dans votre piscine privée ou dans les îles lointaines?!

  7. Mahéo-Le Coadic Michèle dit :

    Merci, merci pour la force et la clarté de votre argumentation. Pour moi, le voile, dans toutes ses versions est , comme vous le dites, non pas un signe religieux mais un signe discriminatoire qui attente au principe universel d’égalité entre les hommes et les femmes et est, de ce fait, du moins en France, anticonstitutionnel.

  8. Rubel dit :

    Et « petit détail » supplémentaire par ces temps de pandémie : question hygiène, cela laisse à désirer dans une piscine, c’est le moins que l’on puisse dire. En temps ordinaire, ce n’est pas génial non plus.
    Quant au burquini mouillé, je vous livre la réflexion d’un ami : « elles ne se rendent pas compte qu’elles sont beaucoup plus érotiques ainsi, car elles cachent. Les femmes en deux pièces, on a l’habitude, cela nous laisse froid ».

  9. dominique dit :

    pour rappel
    source https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/contenu/piece-jointe/2016/10/2._libertes_et_interdits_dans_le_cadre_laique_0.pdf

    Il convient de soigneusement distinguer le trouble objectif à l’ordre public qui constitue une limite légale aux pratiques religieuses, d’une perception subjective qui ne saurait en tant que telle justifier une atteinte « aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle ». Des tenues, des apparences physiques ou des comportements, présentés ou perçus comme des expressions d’appartenance religieuse, sont susceptibles de susciter des réactions d’hostilité ou de défiance. Interdire tout signe religieux ou convictionnel dans l’espace public (au sens de l’espace commun) serait une atteinte à la liberté fondamentale de manifester ses convictions (religieuse, politique, syndicale, philosophique). Dans l’Etat de droit français, caractérisé par un principe de liberté, on n’interdit pas tout ce que l’on désapprouve.
    – De façon plus générale, dans tous les espaces, à l’exception des agents ou salariés exerçant une mission de service public, chacun a le droit de s’habiller comme il l’entend, sous réserve d’éviter une exhibition prohibée par la loi et de respecter les règles relatives aux tenues professionnelles et les restrictions éventuelles commandées par des impératifs d’ordre public, de décence ou d’hygiène, ainsi que celles justifiées par la nature de la tâche à accomplir et à condition que la limitation soit proportionnée au but recherché.

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