Étudiante chrétienne tuée pour blasphème : «Le Nigeria est le pays d’Afrique le plus touché par l’islamisme»

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ENTRETIEN - Au Nigéria, une étudiante a été tuée par des étudiants musulmans devenus furieux à la lecture d'un message qu'ils ont jugé offensant à l'égard du prophète Mahomet. Pour l'islamologue Razika Adnani, ces évènements montrent le problème du fondamentalisme islamique dans ce pays très peuplé. Razika Adnani est philosophe et islamologue. Elle est membre du Conseil d'Orientation de la Fondation de l'Islam de France et directrice fondatrice des Journées Internationales de Philosophie d'Alger. Entretien accordé au journaliste Ronan Planchon pour Le Figaro

LE FIGARO. - Dans l'État fédéré de Sokoto, dans le nord-ouest du Nigeria, des étudiants musulmans ont tué et brûlé une étudiante chrétienne accusée de blasphème. De quoi cet acte horrible est-il le nom ?

Razika ADNANI. - c'est un acte barbare qui a été commis par des fanatiques au nom de la religion musulmane. Les autorités religieuses ont certes réagi pour condamner cet assassinat, mais la question qui se pose - et que j'ai également posée lorsqu'il y a eu le meurtre de Samuel Paty - est : pourquoi les responsables religieux se contentent de dénoncer la violence et ne proposent pas un autre discours religieux capable de contrer celui de la haine et de l'extrémisme. On ne peut pas se contenter d'affirmer que l'islam est religion d'amour et de paix et que ce sont des actes d'extrémistes qui nuisent même à l'islam. Ce discours qu'on entend beaucoup également en France n'est pas celui qui réglera les problèmes que l'islam pose dans nos sociétés actuelles

Ces extrémistes ont reproché à cette jeune fille de blasphémer sur le prophète. Les autorités religieuses auraient pu dire par exemple à ces étudiants mais aussi à tous les musulmans que ce n'est pas à eux de défendre le prophète et que c'est Dieu qui le protège car il est dit justement dans le verset 196 de la sourate 7, les Murailles : «Mon protecteur (walii) est Dieu». Ils auraient pu leur rappeler le verset 105 de la sourate 5 recommandant à chaque musulman de s'occuper, avant tout, de ses propres affaires : «Ô les croyants vous êtes responsables de vous-mêmes celui qui s'égare ne vous nuira point si vous, vous avez pris la bonne voie.» Proposer un autre discours religieux est nécessaire s'ils veulent contrecarrer efficacement celui des extrémistes, à condition de ne pas mentir aux musulmans en niant l'existence des autres versets qui incitent à la violence mais de démontrer pourquoi il n'est plus possible de les prendre en considération aujourd'hui. Ils leur expliqueront pourquoi il est possible aujourd'hui mais aussi nécessaire de procéder autrement pour vivre sa religion et pouvoir être en paix avec les autres.

Au Nigeria, depuis l'indépendance en 1960 et même avant, la charia est la question la plus épineuse du pays dans un pays où la moitié de la population n'est pas musulmane et veut se moderniser. Razika Adnani

Mais plusieurs facteurs les en empêchent. D'une part, les premiers musulmans ont justement choisi les autres versets tel le verset 33 de la sourate 5, La Table Servie qui dit que: «La seule récompense à ceux qui font la guerre à la religion de Dieu et à son prophète, et qui provoquent le désordre sur terre, est qu'ils soient mis à mort…» Le verset 105 de la sourate 5, la très grande majorité des musulmans ne le connaissent pas car il fait partie de ceux que les musulmans ont décidé de négliger car il s'oppose au principe qui est inscrit dans le Coran selon lequel les musulmans doivent dénoncer le mal et ordonner le bien.

D'autre part, la pensée des musulmans est prise en otage par les anciens ou les salafs. Le salafisme est fondé sur l'idée que seuls les salafs (les premiers musulmans) détiennent la vérité et que toutes les générations à venir doivent se tourner vers leur savoir pour connaître leur religion. La pensée doit donc se limiter à imiter leur savoir. Cet obstacle épistémologique et psychologique les empêche de faire le travail nécessaire au sein de l'islam, cette réforme de l'islam qui est aujourd'hui plus que nécessaire.

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Le Figaro - À Sokoto, au Nigeria, des centaines de personnes ont manifesté ce samedi 14 mai pour protester contre l'arrestation des deux étudiants soupçonnés du meurtre. Quel est le poids des extrémistes religieux dans ce pays ?

Ils n'étaient pas nombreux à manifester mais c'est suffisant pour nous inquiéter car manifester pour demander la libération des assassins de la jeune femme montre que ces extrémistes ne voient pas leur meurtre comme un mal.

Le Nigeria est le pays le plus peuplé de l'Afrique mais aussi le plus touché par l'islamisme. Au nord, et Sokoto est situé au Nord, les fondamentalistes et notamment les membres de la secte jihadiste Boko Haram sont forts et mettent en évidence la faiblesse de l'État. Ce qui explique que des étudiants non seulement condamnent une fille pour blasphème mais aussi décident de l'exécuter, autrement dit, qu'ils se fassent justice eux-mêmes.

Il est important de rappeler que lors des premiers siècles de l’islam, la charia était un système juridique qui organisait la société. Il y avait donc des tribunaux et des juges et les individus ne faisaient pas eux-mêmes la loi selon leur désir. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’ils veulent appliquer la charia qu’ils peuvent agir comme ils veulent et sans aucune loi ni règle. Ce qui s’est passé est un acte de banditisme et un crime abject.

Je voudrais ajouter que, concernant le délit du blasphème, les premiers juristes étaient très divisés sur la loi en elle-même, comment la mettre en pratique et quand, car les versets comme on a vu peuvent s’opposer et parce qu’il s’agit de la vie d’une être humain, ce qui fait que souvent cette règle n’est pas appliquée. Pour certains, le délit du blasphème ne concernait que les musulmans. Les non-musulmans n’avaient pas à être soumis aux règles de la charia. Pour dire que même si d’une manière générale il y avait un accord sur le fait qu’il fallait tuer celui qui offensait le prophète, la mise en pratique de cette loi n’était pas facile et surtout ce n’était pas du ressort des individus.

Quant au délit lui-même, offenser une personne c’est lui provoquer une douleur qui est un sensation caractéristique des êtres vivants. Les morts n’ayant pas de sentiments ne peuvent pas être offensés et le prophète est mort depuis 14 siècles. Accuser quelqu’un d’avoir offensé le prophète est tout simplement l’accuser de quelque chose qui ne peut exister. Ce sont donc ceux qui disent que le prophète a été offensé qui sont en réalité offensés par ce que cette jeune fille a dit ou fait. Et enfin, nous sommes au XXIe siècle, les lois qui administrent les sociétés doivent être issues de la raison et non de la religion. Dans une société, il y plusieurs religions et ceux qui n’ont pas de religion, mais aussi au islam, il y a plusieurs islams.

Le Figaro - Au Nigeria, quelle est la place de la loi islamique ? Peut-on aller jusqu'à dire qu'elle prévaut sur le droit normatif ?

Razika Adnani -Au Nigeria, depuis l'indépendance en 1960 et même avant, la charia est la question la plus épineuse du pays dans un pays où la moitié de la population n'est pas musulmane et veut se moderniser. En 2000, douze États du pays où la majorité de la population est musulmane ont déclaré appliquer la charia. Aujourd'hui au Nigeria, il y a deux systèmes juridiques: un civil et l'autre religieux.

Les ambiguïtés dans les systèmes juridiques existent dans tous les pays musulmans, hormis peut-être ceux qui ont tranché pour le droit musulman, avec des degrés différents.Razika Adnani

Les ambiguïtés dans les systèmes juridiques existent dans tous les pays musulmans, hormis peut-être ceux qui ont tranché pour le droit musulman, avec des degrés différents. Les pays du Maghreb dès leur indépendance ont adopté un droit civil moderne, très inspiré du droit européen, et en même temps ils ont voulu appliquer les règles de l'islam notamment dans le domaine de la famille. Or, la charia est un corpus de règles religieuses qui de surcroît remontent à plusieurs siècles. Des règles qui ont été conçues pour des sociétés qui ne sont plus les nôtres par des hommes qui avaient leurs propres cultures et leurs propres valeurs.

L'Algérie, par exemple, a affirmé dès sa première constitution que tous les citoyens des deux sexes avaient les mêmes droits et les mêmes devoirs et, en 1976, elle a disposé que toute discrimination fondée sur des préjugés de sexe, de race ou de métier était proscrite mais a mis en place un code de la femme issu de la charia. Alors que celle-ci accorde des privilèges aux hommes au détriment des femmes parce que ce sont des hommes. En 2011, le droit pénal algérien ajoute l'article 144 bis 2 qui prévoit de trois à cinq ans de prison pour toute personne qui a offensé le prophète et tous les envoyés de Dieu ou qui a dénigré le dogme ou les préceptes de l'islam, alors que la Constitution en vigueur disposait la garantie de la liberté de conscience. Cette dernière a été supprimée de la Constitution en décembre 2020. La Constitution marocaine qui a reconnu «l'égalité civile» entre les hommes et les femmes en 2011, continue de soumettre les femmes au règles de la charia qui les discrimine et il en va de même pour la Tunisie où l'égalité entre les hommes et les femmes est loin d'être respectée. La Tunisie mentionne dans sa Constitution son respect des droits de l'homme et les enseignements de l'islam en même temps. Ce qui pose également problème car l'islam tel qu'il est conçu et pratiqué par les musulmans ne reconnaît ni l'égalité ni la liberté. La référence à l'islam dans les constitutions de ces pays a empêché ces constitutions de se réaliser et a fait également que beaucoup de lois ne sont pas en accord avec les lois fondamentales de la constitution.

Au Nigeria, la Constitution, dans son article 38 dispose que «Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion, y compris la liberté de changer de religion ou de conviction…» Des libertés que la charia, reconnue dans douze États, ne reconnaît pas. Cette opposition entre les règles du droit civil issu de la raison et celles de la charia est une source de grands problèmes et d'une manière accentuée au Nigeria. On assiste donc à des jugements et des condamnations faites par le tribunal religieux qui vont à l'encontre du civil. Le problème est davantage posé au Nigeria car ils veulent une mise en pratique plus stricte de la charia.

Le fondamentalisme s'est structuré en tant que courant et s'est imposé avec la défaite de la pensée créatrice et rationnelle causée par la victoire du courant qui ne reconnaissait aucune place à la pensée face à la révélation.Razika Adnani

Lire également : Razika Adnani : «Pour se réformer, l’islam doit se libérer de l’emprise des salafistes !» Le FigaroVox – Entretien

Le Figaro -Les dérives islamistes ont-elles seulement à voir avec les facteurs géopolitiques où tiennent-ils des principes inhérents à l'islam comme certains l'affirment ?

Razika Adnani - Ce qui s'est passé au Nigeria nous rappelle encore une fois le problème que pose le fondamentalisme islamique notamment dans un pays aussi peuplé. Il y a certainement des facteurs d'ordre politique et géopolitique à ce phénomène car l'islamisation a connu une expansion récemment. Il s'agit d'une islamisation wahhabite fondamentaliste et islamiste.

Cependant, le fondamentalisme n'est pas un phénomène nouveau en islam. Il remonte aux premiers siècles de l'islam. Il s'est structuré en tant que courant et s'est imposé avec la défaite de la pensée créatrice et rationnelle causée par la victoire du courant qui ne reconnaissait aucune place à la pensée face à la révélation. C'était une défaite de l'humain face au divin. Il a réussi à s'imposer dans le domaine religieux et s'est ensuite propagé aux autres domaines du savoir. Cette défaite se manifeste dans plusieurs théories telles que la théorie du naql qui signifie le littéralisme, la théorie du Coran incréé, la théorie des salafs ainsi que le dévoilement et la théorie des saints dans le soufisme. Toutes ces théories ont comme objectif d'empêcher les musulmans de réfléchir ou de raisonner dès lors qu'il s'agit de l'islam. Quant aux principes, deux se sont particulièrement distingués celui qui dit que «la religion est une question de cœur et non de raison» et celui qui dit que «toute innovation est un égarement». Ces théories et ces principes sont encore très présents dans le discours religieux et leurs conséquences sont encore très visibles dans le comportement des musulmans qui veulent être pratiquants. Tous les autres problèmes dans le domaine de la religion découlent de cette défaite de la pensée et de l'intelligence. Une grande majorité de musulmans répètent ainsi des idées reçues, des commentaires et des règles juridiques sans jamais les remettre en question. Tout fondamentalisme se nourrit de cette absence de réflexion de l'esprit critique. Le fondamentalisme commence là où la pensée refuse d'exercer sa fonction: la réflexion.

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