Conférence- Razika Adnani « Raison et dialogue dans la pensée musulmane ?Institut de Science et de Théologie des Religions

Dans le cadre du colloque sur : « Dialogue et religion » organisé par l’Institut de Science et de Théologie des Religions ISTR, 19 rue d’Assas 75006 Paris, Razika Adnani a abordé le thème :  » Raison et dialogue dans la pensée musulmane ? »

Résumé de la conférence :

 
Depuis sa défaite à la fin du XIIème siècle, la raison n’arrive pas à retrouver la place qu’elle mérite au sein de la pensée musulmane. Les penseurs contemporains qui ont relancé, au XIXème siècle, le débat à son sujet n’ont pas réussi à la réhabiliter. Ils ne sont pas parvenus, eux-mêmes, à se libérer d’un lourd héritage présentant la raison comme une menace pour la religion ; ils vacillent entre un discours de louange et un autre de méfiance. Bien que conscients que la question concerne la raison rationnelle, les docteurs de la religion affirment que l’islam n’a aucun problème avec la raison tout en étant conscients d’utiliser ce terme dans un autre sens, celui de la sagesse. 
Ce double langage et la confusion qui entoure l’utilisation du terme raison ne favorisent pas le dialogue autour de cette importante question épistémologique. 
Le blocage de la raison se poursuit donc tranquillement et la pensée musulmane demeure soumise à la léthargie et aux incohérences. Cela a permis au littéralisme et au salafisme, sources du fanatisme, de s’installer confortablement dans les esprits. Pour contrer le processus de fanatisation, certains pays musulmans encouragent le retour au soufisme et réhabilitent les confréries soufies. Beacoup sont convaincus que, pour combattre le wahhabisme, il suffit de dresser devant lui son ennemi juré, le soufisme. Cependant, bien que le soufisme s’oppose au salafisme wahhabite, il est fondé sur des principes qui n’encouragent ni l’intelligence ni la pensée rationnelle. Il favorise ainsi la pensée magique et la superstition qui prennent une ampleur effrayante au sein des sociétés maghrébines aujourd’hui, ajoutant ainsi un obscurantisme à celui qui existe déjà. Si les sociétés musulmanes veulent sortir de cette crise, qui est avant tout une crise de l’humain, elles doivent commencer par valoriser ce dernier, valorisation qui doit passer inéluctablement par celle de l’intelligence et de la raison.

Réponse à un commentaire

Assurément, le soufisme séduit beaucoup aujourd’hui par son discours sur la tolérance, ce qui est très intéressant alors que la violence est devenue un moyen d’expression. Il rappelle la dimension spirituelle de la religion devant la suprématie de la dimension sociale et juridique, ce qui est certainement positif également.  Cependant, cela ne signifie pas oublier la réalité sociale, politique, économique et intellectuelle chaotique des musulmans à l’époque où il a prospéré. Le monde musulman s’est réveillé, après des siècles d’hibernation dans les confréries soufies, abasourdi par son retard devant un Occident avancé. Me concernant, je suis convaincue que la valeur d’une théorie ou d’une idée se mesure par ses effets sur la réalité des personnes qui croient en elle et sur leurs comportements. 

On ne peut pas affirmer aujourd’hui, malgré tout ce que nous pouvons trouver de positif à cette théorie, qu’elle n’a rien à voir avec cet état d’endormissement de la réflexion et de la raison (voir mon commentaire ci-desous). On ne peut pas prétendre qu’elle n’a rien à voir avec les confréries soufies lorsqu’on lit Abou Hamed El Ghazali, un des ses plus grands théoriciens. Pour le soufisme ne doit pas nous empêcher de porter sur elle un regard critique, de nous questionner sur sa position concernant l’intelligence, la réflexion, la raison, autrement dit l’humain. Dans son livreهكذا تكلم ابن عربي   , Nacer Hamed Abou Zaid nous met en garde contre une sanctification du soufisme. Il n’y a pas pire qu’une pensée qui perd son esprit critique. Razika Adnani

Commentaire 2

À propos du soufisme. Il me semble que ce dernier n’a pas été compris à sa juste valeur, et a été impertinemment associé à la mystique passive et aux confréries véhiculant l’irrationnel et le superstitieux. L’un ne se réduit pas à l’autre et pour cause! Il y a toute une littérature soufie qui rend hommage à la raison, bien que cette raison ne soit pas de l’ordre de l’apodictique. C’est pourquoi, il faudrait peut-être faire appel à la distinction latine entre « ratio » et « intellectus », mise en oeuvre par Nicolas de Cues et saint-Thomas. Je pense que le soufisme s’inscrit dans la tradition de « l’intellectus » (la raison intuitive), quand les philosophes proprement dits, font leur apanage la « ratio » (la raison démonstrative et apodictique). Ce sont deux ordres différents de la raison, mais complémentaires. Je parle bien sûr de l’ordre théorétique. Quand aux usages du soufisme contre le wahhabisme, c’est de la « politique » au sens piètre du terme, car, dans tous les cas, cette politique est ennemie de tous les ordres de la raison, qu’elle soit démonstrative ou spirituelle, parce que ce ne sont pas Les Lumières qui intéressent cette politique-là, mais une forme d’assujettissement qui passe par la fausse conscience, le nivellement par le bas et la superstition dont les médias sont les chantres. Bien à vous.

Réponse

Concernant le soufisme, je comprends qu’il séduise beaucoup de nos jours. Il porte en lui, en effet, des aspects positifs qu’on ne peut que lui reconnaître. Cependant, sa théorie épistémologique est fondée sur des principes, revendiqués par ses théoriciens et adeptes, qui ne permettent pas l’épanouissement intellectuel et n’encouragent pas la pratique de la raison (comme faculté rationnelle).  Le premier est le dévoilement. Selon ce principe, la vérité (donc la connaissance) est dévoilée aux saints et aux dévots. Ce qu’il faut retenir de ce principe est que la connaissance ne relève pas de l’intelligence humaine et de ses facultés intellectuelles.  

Le second est la gustation. Dans le soufisme, celui qui reçoit la vérité ne doit pas chercher à la démontrer par le raisonnement. Il doit se contenter de la déguster et de la transmettre telle quelle à ses adeptes. Ce qui ne valorise pas la raison comme faculté de démonstartion et de distinction du juste et du faux non plus. 

Lorsque vous dites que la raison vantée par le soufisme n’est pas de l’ordre de l’apodictique, vous avez parfaitement raison.  C’est jutement ce que je reproche au soufisme et c’est justement cette raison qui fait défaut dans les sociétés musulmanes aujourd’hui. Si on veut   en finir avec l’amollissement de la pensée et le blocage de la raison, il est certain qu’encourager le soufisme se place à l’encontre de cet objectif.   

Le problème que pose le soufisme ne réside pas seulement dans sa position défavorable à « la ratio », la raison rationnelle, mais aussi dans le fait de prétendre que la connaissance de la vérité est seulement dévoilée. Le problème ne réside donc pas dans l’intuition elle-même à condition évidemment qu’elle émane de l’être humain et qu’elle soit partagée par tous les êtres humains.  Or le soufisme ne reconnaît cette intuition que pour la seule catégorie de personnes qu’Ibn Arabi appelle « les gens de Dieu ».  

Rappellons à ce propos la pomme de Newton.  Il s’agit d’une intuition qui ne rejette pas le raisonnement et la démonstration rationnelle. Bien au contraire, elle est consciente qu’elle ne peut être crédible (dans le domaine de la science) que si elle s’appuie sur la raison rationnelle qui n’accepte aucune connaissance que si elle est démontrée. Razika Adnani

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