Compte rendu de la conférence de Razika Adnani : « L’impact de l’islam sur l’évolution politique et sociale des trois pays du Maghreb » ( Euromed-IHEDN)

Conférence organisée dans le cadre des entretiens Euromed-IHEDN.

Les trois pays du Maghreb, l’Algérie, la Tunisie et le Maroc, ont fait leurs premiers pas dans l’ère de la modernité au milieu du XIXe siècle en rejoignant le mouvement de la Nahda traduit souvent par réveil ou renaissance. Des progrès considérables ont transformé le paysage social et politique de ces pays. Cependant, à partir de la deuxième moitié du XXe siècle, le retour au conservatisme et au fondamentalisme se fait sentir. Quel est le rôle de l’islam, religion majoritaire dans ces pays, dans cette situation ? Quel avenir pour ces pays sous l’emprise de plus en plus pressante des islamistes ? Quelles sont les conséquences pour l’Europe et notamment pour la France ?

Le compte rendu entretiens Euromed_IHEDN

Dans cette conférence, Razika Adnani évoque les réformes sociales et politiques que les trois pays du Maghreb, l’Algérie, la Tunisie et le Maroc, ont connu lors de la période de la Nahda avec lesquelles ils ont fait leurs premiers pas dans la modernité. La Nahda terme arabe qui signifie renaissance ou réveil est un mouvement de grandes réformes porté par des intellectuels et des politiciens qui avaient comme objectif de sortir leur pays du sous-développement et de leur permettre d’entrer dans l’ère de la modernité. Selon les historiens, le départ de la Nahda fut l’expédition de Bonaparte en Égypte en 1798 et la présence de nombreux savants et techniciens qui accompagnèrent les militaires, influencèrent le vice-roi d’Égypte Mohamed Ali (1804 à 1849) et le poussèrent à prendre la décision de faire de son pays une partie de l’Occident. Il envoya des étudiants en France pour en apprendre plus sur celle-ci et importer valeurs, culture et civilisation propres à moderniser l’Égypte. La Nahda qui est donc l’expression d’un désir de ne pas rester en retrait par rapport à cette nouvelle civilisation, s’est diffusée dans toute la rive sud de la Méditerranée.

Dans le domaine politique, la plus importante réforme concerne l’adoption du système constitutionnel où les gouvernements sont régis par des lois et non par la volonté des hommes, comme le précise David Hume. Leurs objectifs sont de protéger les libertés des individus contre la tyrannie royale. La Tunisie a été le premier pays musulman à se doter en 1861 d’une constitution qui repose sur les principes de la séparation des pouvoirs, de l’égalité des citoyens devant la loi (art. 88) et de l’abolition du statut discriminatoire des non-musulmans, la dhimmitude. Ce texte a été abrogé en 1864 et la Tunisie devra attendre l’indépendance pour obtenir une nouvelle constitution en 1959. Le Maroc se dote d’une constitution en 1908 dominée par l’organisation traditionnelle de l’État.  Le texte reste à l’état de projet car le roi ne l’a jamais ratifié.  Le Maroc ne se dote d’une réelle constitution qu’en 1962. L’Algérie est soumise à la constitution française dès 1830 et se dote de sa propre constitution en 1963 qui est inspirée de celle de la France (l’égalité devant la loi sans distinction des origines, races et sexe). Ces constitutions prouvent n’existence d’une volonté dans ces pays de mette fin au système traditionnel où le chef d’État disposait d’un pouvoir absolu et où les individus avaient l’obligation d’obéissance à celui qui détient l’autorité conformément aux recommandations du Coran tel le verset 59 de la sourate 4, les femmes.

Dans le domaine de la société, le plus important projet était celui de l’émancipation des femmes qui ont acquis des droits qu’elles n’avaient jamais eu depuis des siècles :  sortir de la maison, ne pas avoir l’obligation de porter le voile, accéder à l’instruction et au monde du travail. Les acteurs de la Nahda voulaient une femme musulmane inscrite dans son temps, dans la modernité. L’évolution sociale de cette période est visible également dans lesystème éducatif avec la création de l’école séparée de la mosquée où l’enfant apprend les nouvelles sciences avec les nouvelles méthodes.  

L’abolition de l’esclavage reconnu par le Coran qui l’a codifié était un autre aspect important de la Nahda. Les idées nouvelles de l’humanisme et de la dignité humaine ont eu de l’écho partout dans les pays musulmans et les ont conduits à mettre fin à tour de rôle à cette pratique, en commençant par la Tunisie en 1946.

Le domaine de la littérature n’est pas resté en retrait de ces grandes réformes de la Nahda, marqué par le développement de nouvelles techniques littéraires dans le roman et la poésie. Des pièces de théâtre et des opéras ont également vu le jour.

La Nahda n’a pas épargné le domaine religieux. Beaucoup de travaux de réflexion et d’écriture ont été réalisés dans ce domaine. Ses acteurs étaient conscients qu’aucune modernisation des sociétés musulmanes n’était possible sans une réforme de l’islam pour le rendre plus compatible avec les valeurs de la modernité.

Si ce beau mouvement de la Nahda a réalisé des avancées considérables, il a connu cependant plusieurs limites qui sont dues en premier lieu au fait qu’ils n’ont pas pu s’émanciper du système traditionnel.  Les constitutions des trois pays font référence à l’islam alors que celui-ci n’est pas uniquement une religion, mais également un système juridique et politique. Ainsi, si la constitution est la loi fondamentale de l’État, cette référence à l’islam comme religion de l’État fait que soit la constitution n’est pas la loi fondamentale mais c’est l’islam, soit qu’elle n’est pas la seule loi fondamentale. Dans les deux cas, cela signifie l’échec du système constitutionnel.

Un autre problème que pose cette référence à l’islam est le fait que les lois de l’islam ne reconnaissant pas les libertés individuelles s’opposent au principe de la constitution qui est conçue pour protéger les libertés individuelles. Ainsi, avec la référence à l’islam, ces systèmes constitutionnels portent des contradictions en leur sein et font qu’ils sont non seulement ambigus mais rendent aussi leurs objectifs impossible à réaliser. De ce fait, les femmes n’ont jamais accédé à l’égalité alors que la constitution algérienne stipule l’égalité de tous les citoyens et citoyennes et affirme ainsi que la tunisienne leur respect des Droits de l’Homme. Cette situation porte atteinte à la crédibilité de l’État et les peuples perdent confiance dans leur constitution. La référence à l’islam comme religion d’État et, comme le précise la constitution tunisienne dans son préambule, l’attachement aux enseignements de l’islam, ont fait que le système constitutionnel dans ces pays est resté inachevé ou n’a pas pu se réaliser empêchant l’État moderne de se construire.

Dans le domaine de l’éducation, la religion n’a jamais été éloignée de l’école, elle a continué à s’y introduire. Aujourd’hui dans certains école en Algérie, il est difficile de distinguer l’école de la mosquée. Les limites de la Nahda visibles dans tous les autres domaines s’expliquent par le fait qu’elle était en échec dès la fin de la première moitié du XXe siècle. L’esprit de la Nahda qui a éclairé la réflexion de nombreux intellectuels était encore présent à l’indépendance de ces pays, mais la pression du religieux et du conservatisme était déjà une réalité qui a fait que leur empreinte était bien présente au sein des textes juridiques. Les religieux se sont même accaparés de la question de la réforme de l’islam pour proposer une autre réforme, celle qui consistait à retrouver l’islam des premiers musulmans. Parmi les noms les plus connus de ces réformistes salafistes se trouve l’Égyptien Mohamed Abdou (1849-1905) et l’Algérien Ben Badis (1889-1940). La création des Frères musulmans en 1928 a donné à ces religieux plus de force pour mener des actions de terrain. Ainsi, le point de départ de la Nahda était l’Égypte et le point de départ de sa défaite a également été l’Égypte.

En 1988, le peuple algérien est sorti dans la rue pour réclamer la démocratie, la fin du parti unique et la justice sociale.  Le Maroc et la Tunisie lui emboitent le pas en 2011. Ces révoltes populaires ont été soldées par un retour à davantage de conservatisme. Alors que le problème de ces pays réside dans la religion qui est un obstacle devant la construction d’un État moderne, les premières élections ont été remportées dans les trois pays par les islamistes qui veulent plus d’islam en politique.

Ainsi, les révisions constitutionnelles dans les trois pays n’ont pas réussi à régler le problème réel de leur constitution et de leur situation politique et sociale : toutes les trois ont réaffirmé l’islam comme religion de l’État avec ce que cela engendre comme conséquences politiques, sociales et juridiques.  

Ainsi, si la liberté de conscience pour laquelle les Tunisiens se sont battus a été ajoutée à la constitution, article 6, dans le même article les conservateurs ont réussi à introduire une autre précision :  l’État protège la religion. Le Maroc n’a jamais reconnu la liberté de conscience. Mais le cas le plus dramatique est celui de l’Algérie qui a supprimé la liberté de conscience et les droits de l’Homme et du citoyen de sa constitution promulguée le 30 décembre 2020 alors qu’ils y étaient inscrits depuis 1967. Ce retour du conservatisme n’est pas visible uniquement dans les textes de la Constitution, mais aussi au sein de la société. Les femmes portent de plus en plus le voile comme signe de leur soumission à la charia

Dans la conclusion, la conférencière a retenu cinq remarques : l’ouverture des sociétés musulmanes et leur modernisation est tout à fait possible. L’histoire de la modernisation entamée au XIXe siècle a été très courte. Le premier obstacle est d’ordre politique et concerne la constitution et la construction d’un État moderne.  Les acteurs de la Nahda ont permis à la religion de s’introduire dans la politique d’une part, et, d’autre part, qu’ils n’ont pas pu réformer l’islam. Quant à la solution, elle consiste à séparer l’islam de la politique afin qu’il devienne une religion et cesse d’être une politique et que la politique soit une politique et non une religion. La confusion entre la religion et la politique est la raison première qui entrave l’évolution politique et sociale de ces pays.

Paris le 7 mai 2021


[1] Razika Adnani est philosophe et spécialiste des questions liées à l’islam.  Elle est membre du Conseil d’orientation de la Fondation de l’islam de France, du Conseil scientifique du CEFR, membre du groupe d’analyse de JFC Conseil et Présidente Fondatrice des Journées internationales de philosophie d’Alger. Elle est auteure de plusieurs ouvrages parus chez UPblisher et aux éditions de l’Aube ; son dernier ouvrage est « Pour ne pas céder, textes et pensées » (février 2021, chez UPblisher).

Razika Adnani collabore à de nombreuses émissions et journaux (Marianne, Le Figaro, Le Monde, La Croix, Liberté, Le Soir d’Algérie …).

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