Du principe islamique : dénoncer le mal et ordonner le bien ou الأمر بالمعروف والنهي عن المنكر

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Les islamistes fondamentalistes pensent qu’il suffit de brandir le principe islamique de « dénoncer le mal et ordonner le bien », pour avoir le droit d’imposer non seulement leurs propres lois et piétiner celles du droit, mais aussi leur propre compréhension des textes et conception de la religion.

Extrait de l’ouvrage de Razika Adnani, La nécessaire réconciliation, UPblisher, deuxième édition 2017

« Pour toutes ces raisons, il est impossible de livrer l’organisation et la stabilité de la société à cette règle traditionnelle : chacun surveille le comportement de chacun. Elle pourrait continuer à jouer son rôle si elle se limitait à son espace naturel, la famille où le devoir des parents est d’avoir un « oeil » sur le comportement de leurs enfants. Au-delà de cette limite, elle aurait dû disparaître et faire place au Droit, base constitutive de l’État, qui distingue un système d’organisation social moderne d’un système traditionnel. […].

Quel est le lien entre cette règle du chacun surveille chacun et la religion ? Plusieurs versets coraniques rappellent effectivement aux musulmans le devoir de veiller à ce que le mal ne soit pas commis et que le bien soit respecté. Le verset 104 de la sourate de la Famille d’Imran nous interpelle ainsi : « que soit issue de vous une communauté qui appelle au bien, ordonne le convenable et interdise le blâmable. Car ce seront eux qui réussiront »[1]. Ce principe fait donc porter à chaque individu la responsabilité de la moralité ou de l’immoralité du groupe, l’obligeant ainsi à participer à l’instauration et au maintien de l’ordre et de la morale dans la société. Connu dans la pensée musulmane sous le titre principe de dénoncer le mal et ordonner le bien, il est pour les musulmans le fondement de toute théorie morale et sociale.

À la base ce principe n’est pas mauvais, bien au contraire. Logiquement, si tous les membres d’un groupe combattent le mal, celui-ci disparaîtra. En l’absence du mal, il n’y aura donc plus que le bien pour remplir l’espace et les coeurs. Que ce serait beau s’il n’y avait que le bien sur cette terre !

Cependant, aucun des versets coraniques qui rappellent le principe ne précise les modalités de son application, d’où un double questionnement. Vers qui orienter ce principe : vers nous-mêmes ou vers les autres ? Quelle est la manière la plus adéquate de l’appliquer ?

Tous les savants de l’islam présentent ce principe comme s’il était toujours orienté vers l’autre. Ils en apportent la preuve à travers une parole attribuée au Prophète (hadith) qui dit : « celui qui voit le mal, qu’il le change avec sa main. S’il ne le peut pas, avec la parole. S’il ne le peut pas, avec le coeur et c’est le dernier degré de la foi ». Avec le verbe voir, on désigne l’oeil. Or, l’oeil nous projette vers le monde extérieur, vers l’autre.

Comment mettre en oeuvre ce principe ? Il faut tout d’abord savoir si le mal a déjà été commis ou s’il est sur le point de l’être. Mais comment le savoir ? Le seul moyen est de scruter la vie de l’autre, surveiller son comportement : ce qu’il fait, où il va, sa façon de s’habiller, sa façon de faire, de parler, de penser… mais alors que l’un a le sentiment d’accomplir son devoir, l’autre se sent objet de surveillance, de harcèlement dans les moindres détails de sa vie. Cette situation très pénible est source de mal-être. Certains savants éclairés de l’islam qui craignaient justement une intrusion abusive dans la vie privée avaient posé la limite selon laquelle nous n’avons pas le droit d’espionner les actes qui nous sont dissimulés.

Ainsi, par exemple, personne n’a le droit de fouiller le sac de celui qui rentre chez lui avec une bouteille bien dissimulée dedans. Cette solution, à l’origine salutaire, a été déviée de son objectif et est utilisée aujourd’hui pour justifier une forme de double vie. Aussi orienter ce principe « dénoncer le mal et ordonner le bien » uniquement vers l’autre fait que la personne se présente comme celle qui possède la connaissance du bien et du mal et, protégée des erreurs, se considère comme la mieux placée pour donner des leçons. Elle se sent donc autorisée à intervenir, ce qui est généralement mal accepté par l’autre.

Cette manière d’appliquer ce principe est à l’origine de nombreux conflits et de nombreuses violences dans les sociétés musulmanes. On se demande alors s’il ne serait pas plus sage de le diriger vers soi-même ? Chacun surveillera le mal qui est en lui et s’obligera à faire le bien au lieu de s’occuper de ce que doivent faire les autres. Chacun s’intéressera à ce que lui doit faire. Le regard scrutateur tourné sur lui-même, il mettra en pratique ce qu’il pense être le bien au lieu de donner des leçons aux autres.

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C’est ce qui distingue la morale du moralisme. Celui qui s’occupe du devoir du voisin n’est pas moral, mais moralisateur. Dire à quelqu’un : « tu dois être généreux » n’est pas faire preuve de générosité. « La morale ne vaut que pour soi »[2]. Orienter ce principe vers soi-même nous fait dire que la personne ne surveille pas seulement ses actes, mais aussi ses propres intentions : démarche ô combien efficace pour combattre le mal ! S’il est difficile, voire impossible, de connaître les intentions des autres, nous sommes les mieux placés pour connaître les nôtres. Ainsi, le mal sera combattu avant même qu’il ne soit commis et les conflits évités.

Pourquoi alors ce principe s’est-il toujours orienté unilatéralement vers l’autre comme si le mal ne venait jamais que de cet autre et non de soi-même ? Le problème trouverait-il son origine dans le verbe voir cité dans le hadith du Prophète ? Pourtant, observer notre propre personne et nos propres actes n’est pas difficile. S’il nous est physiquement compliqué de nous voir nous-mêmes en train d’agir, nous pouvons, en revanche, imaginer les conséquences de notre acte avant de le commettre. Cette imagination, qui est propre à l’être humain, lui permet d’anticiper les conséquences et d’éviter de faire le mal. L’évaluation peut aussi se faire a posteriori. Si je roule trop vite et que je percute un piéton, je peux estimer les conséquences de mon geste et réaliser que ce que je viens de faire est mal. Ce n’est pas la manière la plus recommandée mais, néanmoins, elle permet de mettre en évidence le mal que j’ai commis afin que cela ne se répète plus. Enfin, n’oublions pas qu’il y a une autre façon de voir, celle de l’âme, qui perçoit notre monde intérieur, celui de nos intentions. Nous en déduisons donc que rien ne nous empêche de tourner ce principe avant tout vers nous-mêmes.

Si sa compréhension et, par conséquent, son application dépendent de la subjectivité du commentateur, pourquoi ne pas choisir cette dernière manière de voir ? Le verset 105 de la sourate 5 vient d’ailleurs nous conforter dans cette approche : « Ô les croyants ! Vous êtes responsables de vous-mêmes ! Celui qui s’égare ne vous nuira point si vous, vous avez pris la bonne voie ». Ce verset ne recommande-t-il pas clairement à chaque musulman et musulmane de s’occuper, avant tout, de ses propres affaires ? Que chacun soit responsable de ses actes avant d’être le censeur de ceux des autres ? […].

Toutefois, même si ce principe s’adresse à la conscience individuelle de chacun et s’oriente vers ses propres actes, deux points restent tout de même à préciser.

On ne peut livrer la stabilité d’une société à la bonne conscience du peuple : cela ne serait pas sans risque. Pour ce faire, il faudrait supposer que chacun ait suffisamment de conscience morale pour s’auto-surveiller et suffisamment d’intelligence pour distinguer le bien du mal. Or les êtres humains sont par nature imparfaits et leur intelligence les trompe souvent. Or les êtres humains sont par nature imparfaits et leur intelligence les trompe souvent. Combien de parents ont infligé de torts à leurs enfants en voulant leur bien ?

Il faudrait aussi que le bien et le mal soient des valeurs morales objectives pour que tous s’entendent sur ce qu’il convient de faire ou pas. Ce qui n’est pas le cas. Le bien et le mal sont des valeurs subjectives et l’organisation sociale ne peut exister si chacun décide de tout à sa manière.

C’est pour cette raison que la bonne conscience morale, même si elle reste très importante, notamment dans la gestion de la vie privée, ne peut exclure le Droit, autorité suprême qui pose les règles objectives et générales du comportement social.[…].

Extrait de l’ouvrage de Razika Adnani La nécessaire réconciliation, UPblisher, deuxième édition 2017


[1] Le même principe est cité dans plusieurs autres versets : les versets 110 et 114 de la sourate la famille d’Imran, les versets 71, 112 de la sourate la Repentance, le verset 41 de la sourate le Pèlerinage, le verset 17 de la sourate Lugman

[2] André Comte-Sponville, Pensées sur la morale, Paris, Édition La librairie Vuibert, 2012, p. 12.

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2 Commentaire(s)

  1. Marc dit :

    En effet, la «bonne conscience» et le «sens de la justice» sont faillibles et parfois même redoutables. La réflexion devrait précéder toute tentation de s’ériger en juge et, à plus forte raison, en justicier.
    Je découvre Muqâtil ibn Sulayman, qui consacre quelques réflexions à ce principe, commander le bien et interdire le mal. Il privilégie l’approche individuelle plutôt que collective. Au lieu de promouvoir la réaction pour interdire le mal, il met plutôt l’accent sur la prévention : à l’inverse d’un hadith qui préconise l’action plutôt que la simple réprobation, Muqatil souligne au contraire la vertu préventive de cette réprobation individuelle, fondée sur l’éducation.
    À lire : Achmad Tohe, « Muqātil bin Sulayman : a neglected figure in the early history of Qur’ānic Commentary » (disponible en ligne).
    Merci pour cet extrait de votre livre.

  2. Razika Adnani dit :

    Je vous remercie Marc pour ces très intéressantes précisions.
    Bien à vous,
    Razika Adnani

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