Sondage IFOP sur : « le rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France » Entretien de Razika Adnani accordé au Journal du Dimanche



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ENTRETIEN. La récente étude publiée par l’Ifop sur « le rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France » dresse un état des lieux préoccupant de la montée du rigorisme religieux dans le pays. Décryptage avec l’islamologue Razika Adnani*. Journal du dimanche. Propos recueillis par Victor Lefebvre

JDD : Un musulman sur quatre a de la sympathie pour la mouvance frériste, 33 % des musulmans vivant en France ont de la sympathie pour au moins une mouvance islamiste, et 38% des Français musulmans approuvent tout ou partie des positions islamistes, soit deux fois plus que ceux qui partageaient des positions intégristes en 1998 (19%). Quelle lecture faites-vous de ces chiffres ? Peut-on parler de « réislamisation », voire de radicalisation ?

Razika Adnani : Les chiffres de ce sondage, comme les précédents, révèlent un retour au religieux chez les jeunes, qui n’est pas spécifique aux musulmans. En juin dernier, le pèlerinage de Chartres a séduit également beaucoup de jeunes catholiques.

L’absence d’information objective sur les personnes interrogées et leur conception des termes utilisés ne permet pas d’en faire une lecture fiable. On ignore ce que signifient, pour eux, les mots frérisme et islamisme, y compris chez ceux qui posent les questions. Sinon pourquoi avoir interrogé sur le frérisme et sur l’islamisme alors que le frérisme est un islamisme, sur le wahabisme et le salafisme, alors que le wahhabisme est un salafisme. Quant aux termes tabligh et takfir, mentionnés dans le sondage, les jeunes qui connaissent leur sens sont très rares.

Le terme « réislamisation » fait partie du vocabulaire des islamistes qui ont considéré que les musulmans qui avaient une pratique moderniste de l’islam en étaient sortis et qu’il fallait les réislamiser. Quant à la radicalisation, le sondage évoque la prière à la mosquée et le jeûne qui en réalité révèlent un retour au religieux, mais pas une radicalisation.

Le sondage évoque la prière à la mosquée et le jeûne qui en réalité révèlent un retour au religieux, mais pas une radicalisation. Razika Adnani

JDD : Cette crispation identitaire touche les jeunes générations en particulier : 59 % des jeunes musulmans en France souhaitent l’application de la charia, seuls 12 % des 15 à 24 ans souhaitent que « l’islam se modernise », contre 41 % en 1998. Comment l’expliquer ? Est-ce une défaite du modèle républicain français, l’échec d’une politique d’intégration ?

Razika Adnani : Je doute que les jeunes interrogés sachent ce que signifie « moderniser l’islam ». Je suis sûre que si on le leur expliquait objectivement, la grande majorité y adhèreraient. Par ailleurs, depuis 45 ans, on leur dit en France que le problème réside dans l’islamisme mais pas dans l’islam. Pourquoi dans ce cas les interroger sur « la modernisation de l’islam » c’est-à-dire sa réforme ?

 Je pense qu’il s’agit d’un pourrissement de la politique en France tiraillée entre une gauche et une droite qui se radicalisent de plus en plus. Pour les deux, l’islam est un moyen de lutte politique contre son adversaire. Aucune n’est intéressée par les solutions, telle que « la modernisation de l’islam » ou sa réforme qui peut aider les jeunes dans leur manière d’être musulmans et par conséquent dans leur relation avec la République.

En France, tiraillée entre une gauche et une droite qui se radicalisent de plus en plus, l’islam est un moyen de lutte politique. Aucune n’est intéressée par les solutions, telle que « la modernisation de l’islam » ou sa réforme. Razika Adnani

La droite est intéressée par montrer que l’islam et les musulmans posent problème. Elle préfère le discours qui dénonce l’islamisme, mais pas celui qui apporte des solutions pour sortir de l’islamisme. Pour la gauche, le fait de parler de « solutions » est une stigmatisation des musulmans, car cela suppose qu’il y en islam des problèmes qui nécessitent des solutions, ce qu’elle refuse.

JDD : Le grand imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, évoque une « identité fantasmée » et croit qu’une « sécularisation » de cette identité soit possible à terme. Partagez-vous cette analyse ?

 Razika Adnani : On ne peut pas expliquer le retour au conservatisme religieux par la crispation identitaire étant donné qu’il n’est pas spécifique aux musulmans de France. On retrouve le même phénomène dans toutes les sociétés musulmanes. Quant à la sécularisation, celle de l’islam, elle ne se fera pas toute seule. Il faut pour cela que les musulmans procèdent à une réforme de leur religion. Je rappelle que la « modernisation de l’islam » ou sa réforme ne signifie pas quitter l’islam, mais avoir une conception de l’islam plus compatible avec nos valeurs actuelles. Prier à la mosquée et observer le jeûne qui concernent le domaine spirituel ne s’opposent pas à cette conception moderne de l’islam.

JDD : Les islamistes, en particulier les Frères musulmans, sont-ils en train de gagner la bataille culturelle dans notre pays ?

Razika Adnani : Ils sont en train de gagner la bataille politique, car l’islamisme signifie l’islam politique si on utilise le terme dans le sens qu’on lui a donné en France où il a été créé. Son combat est donc politico-religieux et ainsi il l’a toujours été depuis le VIIe siècle. Avec le concept d’islamisme, la France a participé à cette victoire en causant un net recul de la voix des musulmans qui voulaient un « islam des lumières ».

Razika Adnani est une philosophe et islamologue franco-algérienne.  Son dernier ouvrage « Sortir de l’islamisme » est paru aux éditions Érick Bonnier en décembre 2024.

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