Razika Adnani  » Pour ne pas céder »



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Razika Adnani, Pour ne pas céder, Textes et pensées, UPblisher 2021

C’était « une période où l’Algérie sortait d’un terrorisme islamique plus meurtrier et inhumain que jamais. Les deux derniers attentats à la voiture piégée qui ont secoué Alger ont eu lieu pas loin de chez moi. C’était le 11 décembre 2007. 

J’étais à ce moment-là sur le point de terminer l’écriture d’un livre en langue arabe dans lequel j’analysais la question du blocage de la raison dans la pensée musulmane que les innombrables contradictions caractérisant le discours religieux m’avaient amenée à aborder. J’étais interpellée par le fait que les musulmans ne manifestaient pas la moindre gêne vis-à-vis de ces incohérences comme si leur faculté de discernement et de raisonnement était bloquée. J’ai voulu exposer les résultats de mes recherches dans un livre afin de permettre une prise de conscience de ce problème d’autant plus qu’écrire était le seul moyen de m’exprimer et de pouvoir construire une argumentation sans être interrompue, notamment lorsque le sujet était l’islam. En matière de religion, les Algériens se voulaient tous des savants et rares étaient ceux qui prenaient la peine d’écouter l’autre. 

C’était une période particulière dans l’histoire de l’Algérie, car, si nous étions contents que l’Armée ait réussi à vaincre le terrorisme, nous avions très vite réalisé que le fondamentalisme avait gagné la société en profondeur et que le fanatisme galopait. J’ai eu le sentiment que la situation pressait alors que l’édition d’un livre prend toujours beaucoup de temps. J’ai décidé d’adopter un autre moyen d’expression plus rapide et capable de toucher le plus grand nombre de personnes. J’ai pensé écrire des textes courts dans lesquels j’aborderais des questions importantes sur l’islam et les publierais dans des journaux. Les articles sont dans la plupart des cas suscités par l’actualité. L’émotion que celle-ci provoque peut rendre l’esprit plus attentif et prêt à recevoir l’information. J’ai souhaité profiter de ces moments de concentration pour remettre en question certaines idées reçues et provoquer la réflexion concernant la religion musulmane et les sujets qu’elle soulevait et qui traversaient la société algérienne. 

Mon intérêt pour l’islam, en tant que sujet de recherche, avait au départ un seul objectif : me protéger contre le fondamentalisme et son discours fanatique et obscurantiste qui se propageaient autour de moi comme une traînée de poudre ; nombre de mes amis, cousins et cousines, voisins et voisines, puis collègues et élèves étaient à tour de rôle emportés. Il fallait que je résiste à la pression qu’ils exerçaient sur la population. Il fallait que je trouve un moyen de ne pas céder à la confiscation de l’intelligence par ceux voulaient imposer leur vérité et refusaient à la pensée le droit de la discuter

Le discours des islamistes me paraissait insensé et leurs arguments totalement absurdes. Cependant, ceux qui étaient pris dans leurs filets étaient imperméables à tout autre propos hormis celui de la religion. Parler philosophie ou science était, pour eux, hérésie et ignorance. Les plus gentils nous prenaient de haut. Il fallait être capable de leur répondre avec leur langage, celui de la religion, le seul qui pouvait les mettre en difficulté. Je me suis ainsi penchée sur l’islam. J’étais à la recherche de tout ce qui pouvait me permettre de contester et de contredire le discours fondamentaliste islamiste notamment lorsque j’étais en classe et qu’il était tenu par des élèves. Et plus j’explorais, plus je voulais connaître les raisons de la situation de la pensée qui font qu’elle ne détecte ni les erreurs ni les contradictions. L’état de la pensée des musulmans demeure au centre de ma réflexion. 

Quand j’ai achevé la rédaction de mon ouvrage que j’ai intitulé Le blocage de la raison dans la pensée musulmane, j’ai décidé de ne pas me limiter à l’étude de l’islam et des questions qu’il soulevait. Je voulais parler encore de philosophie, m’exprimer sur l’art et l’histoire malgré le retour en force du religieux ; entre ceux qui voulaient imposer leur islam et ceux qui se défendaient, il y avait de moins en moins de place pour d’autres sujets. L’islamisme réussit dès lors qu’il s’empare de la pensée, l’habite et fait en sorte qu’elle ne pense qu’islam ou à travers l’islam. Je ne voulais pas céder à cette emprise sur l’esprit. 

La violence était depuis plusieurs années une des questions qui me préoccupaient. Non seulement celle du terrorisme, mais encore la violence au quotidien. Les Algériens s’exprimaient avec une grande violence, qu’ils subissaient en même temps et qui leur provoquait d’énormes souffrances. Les contacts que j’ai eu la chance d‘avoir avec d‘autres cultures et d’autres populations m’ont permis de réaliser que ce n’était pas une fatalité et qu’il y avait même des sociétés où l’on pouvait sortir et se promener sans avoir peur pour sa sécurité notamment quand on était une femme. Pour moi, il n’y avait pas de doute, la violence s’exprimait là où l’humain manquait de maturité. 

J’ai fini par consacrer au phénomène de la violence un ouvrage que j’ai intitulé La nécessaire réconciliation, une réflexion qui a pour objet la connaissance des causes permettant de couper son fil de transmission et ne plus céder à sa tyrannie. Cette réflexion m’a amenée à aborder d’autres thèmes qui sont tous liés à celui de la violence et l’expliquent, tels que la provocation, le beau, la modernité, les traditions, autrui, l’histoire et l’identité. 

Le problème identitaire au Maghreb est fondamental et ancestral. Depuis des siècles, les peuples de cette partie du monde sous-estiment leurs origines, dénigrent leur histoire et préfèrent se dire Arabes et encore mieux prétendre avoir des liens de sang avec le prophète. Ce problème qu’on retrouve y compris au sommet des États, a non seulement beaucoup à 

voir avec le phénomène de la violence, mais il est aussi un des obstacles qui empêchent ces peuples de se construire. Je suis convaincue que la réconciliation des Algériens, tout comme des autres peuples du Nord de l’Afrique avec leur histoire et donc avec eux-mêmes est primordiale pour sortir leurs pays de leur blocage et ainsi pour vivre en harmonie avec les autres. 

Plus je réfléchissais à toutes ces questions de société, plus je réalisais qu’elles convergeaient toutes vers celle de l’islam, ce qui n’était pas étonnant, étant donné qu’il organise tous les domaines de la vie des musulmans et détermine le fonctionnement des facultés intellectuelles de l’individu. Ainsi, s’affirmait l’idée que, directement ou indirectement, il était impossible d’envisager l’avenir d’une société où la religion musulmane était importante ou majoritaire sans penser l’islam. 

Lorsque la France a été frappée en 2015 par un ensemble d’attentats et notamment celui contre Charlie Hebdo, j’ai été sous le choc, sidérée par l’ampleur de la violence et j’ai réalisé à quel point le pays était rattrapé par le fléau de l’islamisme et du salafisme. J’étais pourtant consciente qu’il était comme une vague qui avançait et que la France, où je vivais depuis février 2011, ne serait pas épargnée ; je constatais des changements dans les comportements y compris linguistiques. 

Les différents experts qui se relayaient sur les chaînes de télévision et les ondes de radio pour expliquer aux Français que les fondamentalistes et les terroristes n’étaient que des victimes du problème d’intégration me révoltaient. Cette façon de vouloir trouver une légitimité au terrorisme et à l’obscurantisme et de les dissocier de leurs éléments historiques et théologiques, cette arrogance de vouloir dire : « ce qui se passe chez nous n’a rien à avoir avec ce qui se passe ailleurs » m’était inacceptable. Je me suis exprimée dans un ouvrage Islam : quel problème ? Les défis de la réforme pour expliquer les facteurs liés à l’islam : son histoire et la manière de le penser et de le concevoir qui font que cette religion pose problème aujourd’hui. 

Mon premier article dans la presse française a été publié le 19 janvier 2015, quelques jours après les attentats meurtriers contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Il a été suivi de beaucoup d’autres. L’actualité française était rythmée par des questions liées à l’islam, notamment celle la laïcité, de la violence, de la liberté de conscience et d’expression et du port du voile. 

Je n’ai pas cessé d’examiner dans mon esprit l’idée de la réforme de l’islam. J’ai écouté ceux qui disaient que la religion musulmane n’était pas réformable ou qu’une telle idée était une utopie et qu’il n’y avait rien d’autre à faire que de tourner la page. J’ai compris parfaitement les raisons qui les poussaient à une telle affirmation et ce qui les avait amenés à quitter l’islam. Cependant, les musulmans qui quittent leur religion, cela a toujours existé y compris lors des premiers 

siècles de son histoire sans pour autant que cela ne règle les problèmes ou réponde aux questions que pose l’islam. Dans les sociétés musulmanes, les renégats soit gardent leur apostasie en secret, soit sont persécutés voire tués et, pour les plus chanceux, réussissent à quitter leur pays. L’acharnement des fondamentalistes et la ténacité des musulmans sont tels qu’ils font tout pour imposer leur vision de l’islam et empêcher toute sortie de l’individu des rangs de la communauté. J’écris cela en pensant fortement à mon élève qui m’avait confié en 2004 qu’il était persécuté par toute sa famille parce qu’il doutait de l’existence de Dieu. 

Un autre élément à prendre en considération est le lien affectif qui existe entre les musulmans et leur religion qui fait qu’ils n’imaginent pas leur existence sans appartenir à l’islam. Ne pas leur proposer une autre façon d’être musulman qui soit cohérente avec leur époque et la modernité revient à affirmer que seule la version fondamentaliste et islamiste est recevable et les livrer ainsi au conservatisme et à l’obscurantisme. Comment peut-on envisager dans ce cas l’avenir de l’humanité vu le nombre très important de musulmans dans le monde ? Comment penser le futur alors que l’islam tel qu’il est conçu et pratiqué s’oppose à la liberté et l’égalité et qu’il ne peut exister qu’en les détruisant ? Les islamistes ont fait échouer le projet de modernisation des sociétés musulmanes, sans la réforme de l’islam c’est l’humanité qu’ils ramèneront des siècles en arrière. 

Il y a évidemment beaucoup de personnes de culture musulmane, y compris celles vivant dans les sociétés à majorité musulmane, qui veulent vivre profondément dans leur époque et revendiquent la modernisation de leur société. Qui peut oublier les belles images des Algériens, des femmes et des hommes, marchant ensemble tous les vendredis pour réclamer une Algérie nouvelle et moderne ? J’en ai été plus que fière. L’inquiétude a cédé la place à la fierté était le titre du premier texte que j’ai écrit à ce sujet tout en étant consciente que ce beau mouvement portait en lui des éléments de fragilité et était surtout confronté à beaucoup de menaces. La première était celle des islamistes susceptibles de riposter comme ils l’ont toujours fait dans le passé ainsi que partout dans les autres pays musulmans où la population avait rêvé de liberté et d’égalité. Mes craintes n’ont pas mis beaucoup de temps à s’avérer légitimes. 

Cependant, ce qui réconforte et donne de l’espoir c’est le nombre d’Algériens, comme c’est le cas dans d’autres pays musulmans, qui continuent de croire au changement et à la modernité et qui sont eux aussi dans la lutte pour ne pas céder à ceux dont l’esprit est prisonnier de l’Arabie du VIIe siècle. 

Razika Adnani, Paris 31 janvier 2021 

Introduction de l’ouvrage de Razika Adnani Pour ne pas céder, textes et pensées. Un recueil de textes qu’elle a écrits entre août 2010 et novembre 2020.

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