Dire que l’islam n’est pas réformable est une contre vérité aussi bien théologique qu’historique

Atlantico : Vous dites dans votre livre Sortir de l’islamisme que la réforme de l’islam n’est pas seulement une nécessité, mais aussi un acte de responsabilité. Pensez-vous donc qu’il est possible de réformer l’islam ?
Razika Adnani : Il faut savoir que l’islam que les musulmans pratiquent, ils l’ont construit après la mort du prophète. D’ailleurs, ils ont construit plusieurs islams, c’est la preuve que l’humain a un rôle dans ce que l’islam est devenu après la mort du prophète. Pensez-vous qu’il est interdit de refaire un travail fait par les êtres humains ? Évidemment que non à moins que leur travail soit sacré et absolu, ce qui serait contraire aux principes fondateurs de l’islam comme religion monothéiste. J’explique cela avec beaucoup plus de détails dans mon ouvrage Islam : quel problème ? Les défis de la réforme. Rien n’interdit donc, ni sur le plan pratique ni sur le plan théologique, aux musulmans d’aujourd’hui de construire un autre islam plus compatible avec l’époque actuelle. Et comme je l’ai toujours expliqué, l’histoire de l’islam est une histoire de réforme et de contre-réforme et la première réforme de l’islam a eu lieu à l’intérieur même du message coranique. Dans mon ouvrage « Sortir de l’islamisme », j’ai travaillé sur les textes pour démontrer que cette réforme était possible. Je ne me suis pas arrêtée à la théorie. La réforme à laquelle j’appelle, il est très important de le préciser, est celle qui est orientée vers l’avenir et non celle des salafistes qui est tournée vers le passé pour retrouver l’islam pur des premiers musulmans. Cette réforme salafiste ne produit rien de nouveau.
Il y a deux positions qui considèrent que l’islam ne peut pas se réformer, il s’agit évidemment de la réforme qui libère l’islam de l’emprise des anciens. La position des fondamentalistes et la position des non-musulmans et généralement de ceux qui ont quitté l’islam. Les deux positions s’accordent sur la même idée : considérer que l’islam fondamentaliste, politique et patriarcal est une fatalité. C’est une manière de dire aux musulmans qui ne veulent pas quitter l’islam, et ils sont nombreux, « restez comme vous êtes » de toute manière vous n’êtes pas responsables, c’est l’islam qui ne peut pas se réformer. L’Église catholique s’est bien réformée. Pourquoi ce qui est possible pour une religion serait-il impossible pour une autre ?
Atlantico : Quelle forme pourrait prendre cette réforme de l’islam ? Comment l’imaginer concrètement ?
Razika Adnani : Elle doit commencer par démontrer que le discours religieux ne détient pas la vérité absolue ou divine et ensuite démontrer qu’un autre discours religieux est possible, donc un autre islam. Dans mes ouvrages précédents, j’ai mené une réflexion philosophique, théologique et sociologique pour affirmer la nécessité de réformer tout en s’interrogeant sur les obstacles qui ont empêché cette réforme et comment les dépasser pour la concrétiser. Dans ce dernier livre « Sortir de l’islamisme » publié en décembre 2024, j’ai fait un travail de pratique au sein des textes pour démontrer que la réforme est possible.
Comment l’imaginer concrètement ? Il faut d’abord réformer la représentation de la pensée créatrice et rationnelle. Ensuite interroger les textes et les aborder avec une pensée libérée de cette théologie mise en place il y a des siècles dans l’objectif de bloquer la pensée créatrice et rationnelle comme je l’explique dans mon ouvrage Islam : quel problème ? Les défis de la réforme. Enfin, il faut réformer la théologie musulmane, ou ce qu’on appelle la pensée musulmane, qui entoure le Coran et qui a fait ce qu’est l’islam aujourd’hui. Dans mon ouvrage, j’ai surtout insisté sur les trois théories principales : la théorie du Coran incréé, la théorie du naql et la théorie des salafs.
Atlantico : Pouvez-vous dire un peu plus sur ces trois théories théologiques ?
Razika Adnani : La théorie du naql est une théorie littéraliste. Le terme naql est un terme arabe qui signifie prendre une chose d’un endroit et la déposer dans un autre endroit. Les littéralistes utilisent pour prétendre que le sens qu’ils donnent aux versets est exactement celui qui existe dans le Coran. Dans mon ouvrage, j’ai critiqué cette équivalence prétendue entre le texte coranique et le commentaire. Le naql est philosophiquement faux. On ne peut pas déplacer le sens d’un texte à un autre à moins qu’on écrive le même texte, mais dans ce cas il ne s’agit plus d’un commentaire. Dans mon ouvrage, je donne davantage d’arguments qui montrent que la méthode du naql est une illusion sur le plan philosophique et épistémologique.
La deuxième théorie est la théorie du Coran incréé qui signifie que Dieu n’a pas créé le Coran, car il fait partie de lui, de ses attributs. De ce fait le Coran existe comme Dieu en dehors du temps. Il ne change donc pas avec le temps, ni le lieu et ses règles sont par conséquent valables en tout temps et en tout lieu. La pensée n’a pas à réfléchir à d’autres lois.
La troisième grande théorie qui bloque la pensée et la raison dans la pensée musulmane et par conséquent en islam est celle des salafs. Elle est fondée sur l’idée que les anciens détiennent la vérité islamique parce que Dieu les aurait dotés de qualités exceptionnelles. Ainsi toutes les générations de musulmans qui veulent connaître la vérité doivent se tourner vers le passé. Ces théories se sont mises en place entre le VIIIᵉ et le IXᵉ siècle et ont figé l’islam.
Atlantico : Est-ce qu’il n’y a pas aussi, notamment dans le sunnisme, une difficulté liée à l’absence de clergé structuré, qui rendrait la réforme plus compliquée ?
Razika Adnani : Je comprends cet argument, mais il n’est pas convaincant. Les chiites ont un clergé structuré et l’islam chiite n’est pas pour autant meilleur que l’islam sunnite. Le vrai blocage ne vient pas de l’organisation institutionnelle, mais de la théologie et des théories et concepts qui empêchent toute remise en question de la pensée et de l’islam des anciens. Cependant, les musulmans ont déjà réalisé des réformes juridiques majeures : ils ont aboli l’esclavage, la dhimmitude et le califat. C’était une réforme juridique qui avait ses limites, mais elle était immense et extraordinaire pour l’époque et pour les musulmans. Cependant, ils n’ont jamais réforme leur théologie, ce qui fait qu’ils n’ont pas pu réformer l’islam.
Ces théories, elles-mêmes présentées comme divines, sacralisent le travail interprétatif et juridique des anciens, ce qui bloque la pensée. Il faut qu’on arrive à expliquer aux musulmans qu’elles sont le produit de la pensée humaine et que toute interprétation est un travail humain qui ne peut pas être sacré. Il y a aussi le problème de l’imbrication entre religion et politique. Les politiques ont toujours instrumentalisé la religion pour imposer leur pouvoir. Dans mon ouvrage « Sortir de l’islamisme » j’explique comment les califes avaient besoin d’affirmer que les lois qu’ils imposaient étaient celles de Dieu afin d’imposer leur pouvoir. Voilà pourquoi, un des objectif de cette réforme est de séparer l’islam de sa dimension politique.
Atlantico : Justement, cette réforme pourrait-elle commencer à des échelles nationales, par des expériences locales ou étatiques plutôt que de vouloir tout transformer d’un seul coup ?
Razika Adnani : Bien sûr. Une réforme ne se fait jamais d’un seul coup. Elle ne pourra être que progressive. Dans les pays musulmans, les autorités politiques ont un rôle fondamental à jouer. Ils doivent encourager les voix qui appellent à cette « véritable réforme » comme je l’appelle dans mon ouvrage, les protéger en abolissant les lois qui les menace de prison parce qu’elles ont contredit le discours religieux hérité des premiers siècles de l’islam. Les religions ne se figent pas seules, ce sont les êtres humains qui les figent. Ils peuvent aussi les transformer, c’est-à-dire les faire évoluer, s‘ils ont pour cela la volonté nécessaire. Aujourd’hui, un autre obstacle majeur est celui du concept d’islamisme, tel qu’il a été forgé en France au XXe siècle, désigné comme la cause de tous les problèmes. On a décidé qu’il s’agissait de l’islam politique qui serait un mouvement contemporain, né avec la création des Frères musulmans et qui n’arait rien à voir avec l’islam. Un tel concept revient à dire qu’il n’y a aucune raison de mener de travail au sein de l’islam, c’est-à-dire le réformer. Aujourd’hui, on va un peu plus loin en voulant limiter l’islam politique ( ou l’islamisme) à l’idéologie des Frères musulmans. Cette vision se diffuse autant en France que dans le monde musulman.