Les universitaires Occidentaux n’ont pas approché l’islam avec l’objectivité qu’exige l’esprit scientifique
La majorité des universitaires Occidentaux qui se disent spécialistes de l’islam n’ont pas approché l’islam ni le Coran, son livre fondateur, avec l’objectivité qu’exige l’esprit scientifique, mais avec des idées reçues et des positions politiques et idéologiques : ne pas heurter les musulmans dans leur religion. Ils ne sont donc pas une référence dans l’étude de l’islam et la connaissance de son histoire. On ne peut pas nier que l’islam a joué un rôle important dans l’histoire des civilisations méditerranéennes et que les musulmans ont bâti une des plus grandes civilisations de l’histoire de l’humanité, contrairement au discours de certains.
Cette civilisation est due notamment à la volonté politique des califes, basés notamment en Irak, qui ont encouragé les sciences et la liberté de penser. Ils voulaient bâtir un empire qui rivaliserait avec les autres empires de cette région du monde. Il faut ajouter à ce facteur politique le fait que cette civilisation n’était pas uniquement le produit des musulmans ou uniquement de l’islam, mais de toutes les populations, avec leurs diversités culturelles et religieuses, qui vivaient en terre d’islam. (Ce que j’explique avec plus de détails dans mes deux ouvrages « Le blocage de la raison dans la pensée musulmane » et « Islam : quel problème ? Les défis de la réforme »).
Cette civilisation a sombré vers le XIIe siècle lorsque les musulmans ont décidé de mettre fin à l’activité de la pensée et de la raison au profit de la révélation. Dans l’analyse des causes de cette défaite de la pensée créatrice et rationnelle au profit de la révélation et de l’humain face aux divin, je suis remontée au malékisme né en Arabie au VIIIe siècle comme première position épistémologique ne valorisant pas la pensée.
« En voulant faire des traditions des gens de Médine une autre source de connaissance dans le domaine juridique et de la ville de Médine un prototype de société que tous les musulmans devaient imiter, Malek a jeté, dans la pensée musulmane et dans l’histoire de l’islam, les bases du traditionalisme et du salafisme. » (Razika Adnani, Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, page 25).
Cette défaite de la pensée créatrice et rationnelle dans la pensée musulmane constitue encore aujourd’hui la cause de l’incapacité de l’islam à se libérer des anciens et se réformer . Vous citez Mohammad Ali Amir-Moezzi pour dire que les courants de l’islam primitif étaient ésotériques et intellectuels et que les lectures littéralistes étaient contemporaines. Ces propos sont historiquement incorrects. Le naql, représentant le littéralisme dans la pensée musulmane, est né au XIe siècle. Il est une des causes de ce déclin de la civilisation musulmane et de la situation de blocage de la pensée créatrice et rationnelle en islam. Quant aux mouvements ésotériques, ils sont nés au contraire comme réaction à la prédominance de la dimension juridique en islam. La prédominance de la dimension juridique n’est donc pas une construction récente comme vous le prétendez. Elle est même antérieure aux mouvements ésotériques.
Vous citez également Rachid Benzine pour dire que l’islam n’est pas une tradition figée, mais un champ d’interprétations. Certes, l’islam a été un champ d’interprétations lors des premiers siècles de l’islam. Cependant, très vite ce champ a été clôturé. Il suffit de lire les commentaires du Coran pour réaliser que le domaine de l’interprétation est figé depuis des siècles et que les commentateurs ne font que répéter ce que les premiers commentateurs ont dit dans le domaine du tafsir, hormis quelques exceptions et c’est une des causes du problème dont souffre l’islam. Ces quelques nouvelles interprétations sont toutefois des preuves que les musulmans peuvent d’émanciper des anciens quand ils veulent. Quant à l’historien américain Fred Donner, on ne sait pas ce qu’il désigne exactement par « les débuts de l’islam » et « le premier islam ». Cependant, parler de conflits contemporains qu’on projetterait sur l’islam n’a aucun sens. Les conflits politiques et théologiques en islam ont commencé dès la mort du prophète.
L’histoire de l’islam est marquée par les « guerres d’apostasie « menées par le premier calife Abou Bakr (632-634) et la première guerre civile entre Muawiya et Ali qui a eu lieu en 657. Désigne-t-il par « premier islam » l’islam de la période de La Mecque ? Il faut savoir que pour les musulmans cet islam de la période de La Macque constitue une partie de l’islam, mais pas tout l’islam. D’ailleurs, pour eux, la période de Médine représente l’aboutissement de l’islam comme religion alors que celle de La Mecque n’est que le commencement et les musulmans insistent sur le fait que le Coran est un tout indivisible alors qu’il s’étale sur les deux périodes. Peut-être que Fred Donner ne reconnaît-il que la période mecquoise ? Cependant, ce n’est pas l’islam que les musulmans ont voulu et conçu.
Vous évoquez le politologue et islamologue américain, John L. Esposito. Vous dites que pour lui les courants islamistes et les usages politiques de la religion sont le produit de contextes historiques modernes (colonialisme, États-nations, autoritarisme). Ce n’est pas étonnant de sa part. Sa position est celle de la très grande majorité des Occidentaux et notamment de ceux qui se présentent en France comme des spécialistes de l’islam et de l’islamisme, qu’on a défini depuis le XXe siècle comme étant l’islam politique. Je parle même d’école française étant donné que la majorité des universitaires français épousent cette position dont parle John L. Esposito et la défendent, tels que François Burgat, Jean-François Clément, Chris Harman, Gilles Kepel et Florence Bergeaud-Blackler.
Cette position n’a aucun fondement ni historique ni théologique. Florence Bergeaud-Blackler avoue même qu’elle n’a jamais lu le Coran, car elle ne connaît pas l’arabe, que quand elle a essayé de le lire en français, elle n’en a rien compris et qu’elle n’a aucune connaissance concernant la culture arabe, mais se permet de dire ce qu’est l’islam et ce qu’il n’est pas. Pensez-vous que ce soit crédible ? L’islamisme comme islam politique qui serait une trajectoire politique contemporaine est une fabrication occidentale qui n’est pas connue dans l’histoire de l’islam. D’ailleurs, les penseurs de l’islam qui vivent dans les pays musulmans, qui ne sont pas influencés par les idéologies occidentales, ne disent jamais que l’islam politique n’a rien à voir avec l’islam.
Tous savent que l’imbrication du religieux et le politique en islam a eu lieu en 622. Beaucoup posent la question : comment faire pour séparer l’islam de sa dimension politique ? Ces chercheurs occidentaux qui ont créé le concept de l’islamisme au XXe siècle pour placer tous les problèmes en dehors de l’islam n’ont pas produit de la connaissance. Ils ont falsifié l’histoire de l’islam et ont produit une idéologie qui a nui à l’islam, aux musulmans et à l’Occident en mettant en échec le projet de réforme de l’islam. Les conservateurs et les islamistes l’ont fait échouer dans le monde musulman et ces universitaires l’ont fait échouer en Occident. Pourquoi ? Parce que la réforme de l’islam exige la reconnaissance de l’existence des problèmes et c’est cette reconnaissance qui suscitera le désir puis la volonté de les résoudre.
Le discours négatif de ceux qui prétendent qu’il n’y a rien à faire en islam, que tout est noir et que l’islam est irréformable, non seulement il n’est pas productif mais il est également démenti par la réalité historique de l’islam. Par ailleurs, ce discours fataliste consolide celui des conservateurs et des islamistes. Quand on connaît l’histoire de l’islam et comment il s’est construit, on ne peut pas affirmer qu’il ne peut pas se réformer. Il ne s’agit pas évidemment de la réforme salafiste, mais de celle qui libère du salafisme. C’est une réforme qui est orientée vers l’avenir alors que celle des salafistes est tournée vers le passé. Le rôle d’un scientifique, et l’islamologue est un scientifique, n’est ni de défendre l’islam ni de l’accabler mais de décrire la réalité telle qu’elle est. Il a le droit d’aimer l’islam ou de ne pas l’aimer et même de le quitter l’islam. Cela relève de sa liberté de conscience. Cependant, doit avoir la capacité de faire une séparation entre ses sentiments et la réalité qu’il étudie.
Razika Adnani


