Razika Adnani « Lever le barrage contre la raison »

« La pensée musulmane a besoin de se réconcilier avec la raison. Si la raison a été condamnée et exclue de la religion, car elle n’a pas pu prouver l’existence de Dieu, la vérité de la prophétie ou encore la sacralité du Coran, la réhabiliter ne signifie pas qu’on doive à nouveau lui imposer une telle tâche. La preuve de la justesse de ces principes fondateurs n’est pas de son ressort. Ils sont du domaine de la foi. La majorité des philosophes des trois grandes religions monothéistes pensait que l’accord entre la raison et la religion passait nécessairement par la capacité de la première à prouver l’existence de Dieu. Or, lui demander de prouver ce qui la dépasse est une autre erreur qui lui a beaucoup porté préjudice, ainsi qu’à la religion elle-même. L’échec de la raison à démontrer les principes de la foi a été l’un des motifs de son exclusion de la pensée religieuse au prétexte que cela ne relève pas de son domaine.Averroès (Ibn Rouchd), connu pour son Discours décisif en faveur de la raison, ne fait pas exception à cette règle. Il porte en réalité sa part de responsabilité quant au désintérêt pour la raison dans la pensée musulmane et le regard négatif que les musulmans portent sur elle.

Cependant, que la foi ne soit pas du domaine de la raison ne signifie en aucun cas que celle-ci doive être exclue de la religion. Rappelons que les mathématiques, elles non plus, n’arrivent pas à démontrer leurs principes fondateurs ; elles sont pourtant les sciences rationnelles par excellence. La raison reconnaît parfois des postulats dès lors qu’elle sait qu’elle en a besoin dans la construction d’un savoir ou d’une science. Le principe même de la foi, qui est de croire sans chercher à prouver, s’inscrit dans cette même logique. Dans une telle situation, la raison conclut une sorte de pacte avec la pensée en lui disant : « J’accepte ce que tu proposes à condition que tu restes cohérente tout au long de ton cheminement. » Devant les principes de la foi, la raison se met donc en situation de consentement avec une parfaite conscience que ce monde la dépasse. Ne pas chercher à démontrer les principes de la foi n’est donc pas une humiliation pour elle, mais l’expression d’une parfaite lucidité.

Autre élément important à souligner : le domaine de la religion est plus vaste que celui de la foi. Ainsi, l’islam se fonde sur les principes de la foi, mais ne se limite pas à ceux-ci. De ce fait, pour se construire, sans aller à l’encontre de ses principes, il ne peut se passer de l’examen de la raison notamment lorsqu’il se veut également organisation sociale ; cette dernière ne peut être livrée aux sentiments. Réhabiliter la raison dans la pensée musulmane ne nuira pas à l’islam. Bien au contraire, cela le protègera des contradictions dans tout ce que la pensée produira et qui participe à sa construction : exégèse, méthodologie, règles morales et théologie. Cette réhabilitation garantira la cohérence entre les différentes parties de son édifice. Elle apprendra l’humilité à l’être humain qui l’empêchera de sombrer dans un dogmatisme arrogant, qui lui fait croire qu’il a atteint la vérité absolue. Enfin, elle rappellera aux croyants le principe d’unicité auquel ils adhèrent et qui n’est que l’autre face du principe de relativité ; relativité qui croit à la vérité, mais en laissant ouvertes les portes de la recherche et du questionnement. »

Razika Adnani

Extrait de l’ouvrage « Islam : quel problème ? Les défis de la réforme ».  UPblisher,  décembre 2017 et Afrique Orient, mars 2018

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