Razika Adnani-Conférence- témoignage « Dalia : quand l’Algérie ne parlait plus que religion »

Unesco 26 février 2019 Dans le cadre de la table ronde : Islam et égalité

 Pour ma part, j’ai envie de vous raconter une histoire, l’histoire de mon amie Dalia. J’ai connu Dalia il y a plusieurs années. Entre elle et moi, il y avait une forte relation d’amitié. On se voyait pratiquement tous les jours et on passait beaucoup de temps à discuter : on parlait de musique, de garçons, des livres que nous avions lus, de nos projets respectifs…enfin de tout. 

Un jour mon amie a commencé à faire la prière. Cela n’avait rien d’inhabituel dans une société musulmane. Cependant, ce qui était inhabituel était le fait qu’elle eût rapidement décidé de faire la prière à la mosquée ; que pour elle il fût préférable de prier à la mosquée. À peine une semaine après, elle m’a informée qu’elle allait porter le voile. Avec une excitation jaillissant de ses yeux, elle m’a raconté que c’était la mosquée qui lui avait offert la tenue à porter pour se voiler.  Quelques jours plus tard, c’était au tour de ses sœurs puis de sa mère d’avoir droit au même cadeau.

Cette histoire se déroulait à Alger à une époque où le pays était exposé à une vague de réislamisation salafiste face à laquelle les jeunes et les moins jeunes étaient une proie facile. Concernant mon amie, ce ne sont pas uniquement ses habitudes vestimentaires qui ont changé, son langage aussi ; elle utilisait de plus en plus des expressions à connotation religieuse  et ses discussions se centraient autour de l’islam. 

En réalité, c’était toute la société qui s’était mise à parler religion. Entre ceux qui voulaient imposer leur conception de l’islam et ceux qui résistaient, il n’y avait plus de place ou presque pour un autre sujet, pour d’autres questions. Comme tous les adeptes du nouveau discours, les sujets préférés de mon amie étaient ceux relatifs à la femme. Un jour, elle m’a raconté que la femme devait se voiler, car certaines parties de son corps, contrairement à celui d’un homme, ne devaient pas être dévoilées.  

Les propos de mon amie m’ont révoltée. Pour moi, il était inadmissible qu’on impose à la femme une façon de s’habiller alors qu’on ne le faisait pas pour l’homme.  Cette discrimination m’était insupportable. Cependant, pour me convaincre, mon amie a ajouté que le corps de la femme suscitait le désir de l’homme et que celui-ci était incapable de maitriser les besoins de son corps.  De ce fait, si son désir était suscité, il ne pouvait rien faire que de chercher à l’assouvir. Ainsi, pour elle, la seule manière pour la femme de se protéger contre les agressions sexuelles de l’homme était de dissimuler son corps sous un voile. Pour mon amie :  voiler la femme, c’était la protéger, préserver son corps du regard de l’homme, donc l’honorer. 

Je lui ai dit : on ne peut pas honorer un être humain qu’on réduit à un corps, car son discours sur le voile réduisait la femme à un corps.  Quand l’homme la voit, il voit en elle uniquement le corps. Cependant, j’ai trouvé son discours au sujet de l’homme encore plus déshumanisant étant donné qu’il le présentait comme une matière sans âme, un corps sans esprit ou encore un animal guidé uniquement par ses instincts. 

Les adeptes du voile, dans leur justification de cette pratique déshumanisent l’homme et par conséquent le déresponsabilisent. En revanche, ils considèrent que la femme est doublement responsable :  elle est responsable de ses propres actes, mais aussi de ceux de l’homme, car en cas d’agressivité, c’est elle qui aurait provoqué l’homme, donc c’est elle la responsable. Concernant ce point précis, j’avoue que je ne sais pas s’il s’agit d’une discrimination à l’égard de la femme ou de l’homme. Une chose est sûre, si j‘étais un homme, je m’opposerais à ce discours davantage que toutes les femmes réunies.  Je n’ai pas besoin de vous dire à quel point les discussions entre mon amie et moi étaient de plus en plus tendues. Nous avons commencé à nous voir de moins en moins. 

La dernière fois où l’on s’est vues, au menu de nos discussions, il y avait la polygamie.  Bien que cette pratique soit très rare en Algérie, le nouveau discours religieux l’imposait dans les débats. Ce qui était marquant, c’était la position stricte et intransigeante de mon amie en faveur de la polygamie. Pour elle, l’homme pouvait prendre jusqu’à 4 femmes et personne ne pouvait lui ôter ce droit. « Prenez pour épouses deux trois ou quatre femmes » dit-elle en citant le verset 3 de la sourate : Les femmes. 

J’ai très vite rétorqué que le verset sur lequel elle s’appuyait se terminait par une condition : que l’homme soit équitable envers ses épouses. Dans le cas contraire, il doit se contenter d‘une seule. J’ai enchaîné avec le verset 129 de la même sourate qui dit : « Il est impossible d’être équitable envers vos femmes, même si vous vous préoccupez de cela ». J’ai essayé de convaincre mon amie que parce que la condition qui permettait la polygamie était impossible, cela revenait à dire que la polygamie était impossible, ce que je n’ai pas réussi. Elle est restée sur sa première position. 

Aujourd’hui, je pense que ce verset 129 de la sourate, Les Femmes, s’il est un argument fort pour ceux qui appellent à l’abolition de la polygamie, représente également un argument fort pour les adeptes de la polygamie, car s’il affirme que l’homme ne peut pas être équitable envers ses épouses, il ne dit pas qu’il doit dans ce cas se contenter d’une seule épouse. Il donne seulement une injonction : « ne soyez pas du côté de l’une d’elles en laissant l’autre en suspens ». Ce même verset est utilisé par les deux parties, les adeptes de  la polygamie et ses opposants, pour prouver le bien-fondé de leur position, ce qui rend sans fin la discussion au sujet de la polygamie.  C’est pour cela que je considère qu’il est plus efficace de, tout simplement, déclarer la polygamie caduque et cela pour des raisons culturelles, sociales et psychologiques. 

J’ai essayé de m’appuyer ce jour-là sur ces facteurs socio-psychologiques pour prouver à mon amie qu’elle avait tort, car j’ai décidé de continuer à me battre, pour elle, pour toutes les femmes et pour l’égalité Femmes-Hommes.  Je lui ai alors raconté l’histoire du prophète qui, selon les docteurs de l’islam, s’était opposé à ce que son gendre Ali prît une autre épouse et qui aurait dit : « Fatima est une partie de moi. Ce qui lui fait mal me fait mal ». Je lui ai dit qu’à travers ce hadith, le prophète reconnaissait que la polygamie était source de souffrance pour la femme en rappelant que tous les commentateurs expliquent en effet le refus du prophète par le fait qu’il voulait épargner à sa fille Fatima la souffrance de voir son mari épouser une autre femme. J’ai insisté sur le fait que la souffrance de la femme implique celle de ses enfants ; l’enfant souffre de voir sa maman souffrir.

Pour appuyer davantage ma position, j’ai enchaîné avec le père de la Nahda, Mohamed Abdou, qui a dénoncé avec beaucoup de ténacité les conséquences néfastes de la polygamie sur les femmes, les enfants et même l’homme. Il a affirmé que les autorités politiques et religieuses pouvaient l’interdire afin de préserver les foyers du dépérissement. Pour lui, les rivalités entre les épouses et les enfants de chacune rendent la vie difficile voire insupportable au sein de la famille. Dans de telles conditions, je pense en effet que la polygamie empêche l’individu, homme ou femme, de s’élever à un niveau de sérénité nécessaire pour son bien être psychologique et intellectuel.

Impossible de faire changer d’avis à mon amie. J’ai compris que je n’avais plus rien à faire pour elle, mais avant de partir, je lui ai dit : « Accepterais-tu un jour que ton mari prenne une autre épouse ? » « Elle m’a dit avec fermeté : « je ne discuterai pas la volonté divine ». Je lui ai alors dit : « Crois-tu que ce soit juste qu’un homme ait 2 femmes quand la femme n’a qu’un demi mari, qu’un homme ait trois femmes quand la femme n’a qu’un tiers de mari ou encore qu’un homme ait quatre femmes quand la femme n’a qu’1/4 de mari ? » « C’est Dieu qui sait ce qui est juste et ce qui n’est pas juste » me dit-elle calmement et avec un ton solennel. Nous nous quittâmes sur cette réponse et nous nous sommes perdues de vue pour longtemps. 

En 2011, j’étais à Paris et mon téléphone sonna. C’était la maman de Dalia, elle m’a annoncé que Dalia était malade, que ses jours étaient comptés et qu’elle voulait me voir. La nouvelle m’a abasourdie tout en me demandant : pourquoi voulait-elle me voir après tant d’années ?  Quand je suis arrivée à Alger une semaine plus tard, Dalia n’était plus capable de parler. Elle avait à peine la force de prononcer mon nom. Une de ses cousines m’a raconté qu’elle lui avait confié la tâche de me dire que c’était moi qui avais raison, moi seulement avais raison.  N’ayant pas d’autres éléments, je n’ai pas compris le message de mon amie. 

Quand Dalia est partie, quelques jours plus tard, sa mère m’a alors raconté que les dernières années de sa vie, elle avait eu beaucoup de problèmes avec son mari. Il voulait prendre une autre épouse et il voulait qu’elle lui signe une autorisation pour pouvoir le faire, c’est une exigence de la loi algérienne. Dalia a refusé de signer cette autorisation, il était inconcevable pour elle de partager son mari avec une autre femme.  Elle a donc exigé de lui de choisir entre elle et la femme qu’il connaissait. Pour elle, c’était une question de dignité, me dit sa mère, et c’est avec ce combat qu’elle a quitté ce monde. L’histoire de mon amie est un exemple parmi beaucoup d’autres exemples d’hommes et de femmes qui se sont retrouvés pris dans les filets du fondamentalisme.  

Pour ma part, j’ai compris que pour me protéger de l’offensive des nouveaux prédicateurs il fallait leur répondre avec le même langage, celui de la religion, le seul qui pouvait les mettre en difficulté ; ils étaient imperméables à tout autre discours. Je me suis penchée sur les textes religieux pour acquérir le maximum de savoir.  Il fallait que je compte sur mon propre travail.  Pour cela, la lecture du Coran, le premier livre de référence pour les musulmans, était incontournable. Cependant, très vite un verset attira mon attention.  C’est le verset 37 de la deuxième sourate La vache.  Il parle du pardon que Dieu a accordé à Adam après la fameuse faute commise au paradis. « Puis Adam reçut de son Seigneur des paroles et Dieu agréa son repentir ». Ce qui m’a posé problème, c’était l’absence d’Ève dans ce verset, alors que dans les versets 35 et 36 qui évoquaient la punition elle y était. Ève était donc concernée par la punition au même titre d’Adam, ce qui n’était pas le cas au moment du pardon. Cela n’a pas suscité le questionnement de la très grande majorité des commentateurs qui se sont plutôt intéressés à la façon dont Adam avait formulé sa demande de pardon à Dieu. J’ai alors posé la question à un homme versé dans la religion. Il m’a regardée quelques secondes puis m’a dit : « Comment as-tu vu cela ? J’ai lu le Coran toute ma vie et je ne l’ai jamais vu. » Je lui ai répondu : « Tu le lis avec les yeux d’un homme, je le lis avec les yeux d’une femme ». 

Voilà ce que j’ai voulu vous raconter. Je vous remercie pour votre attention.

Lire un texte avec les yeux d’une femme ne signifie pas faire une interprétation féminine. Cela permet simplement de voir ce qu’un homme ne peut, car insensible au sujet, pas voir. Quant à l’interprétation, elle n’est ni féminine ni masculine. 

Razika Adnani  

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