L’absence de l’attitude philosophique, un facteur de violence

Mme Razika Adnani, présidente fondatrice des Journées
internationales de philosophie d’Alger : « L’absence de
l’attitude philosophique, un facteur de violence »

Entretien de Razika Adnani accordé au journal Reporters lors des 3es Journées Internationales de Philosophie d’Alger.
Les 3es JIPA ont eu lieu les 13 et 14 octobre 2018.
Elles ont abordé la question de la violence.
Écrit par Nazim Brahimi

Traditionnellement traitée du point de vue sociologique et psychologique, la question de la violence, ses origines, ses expressions et ses conséquences, demeure un champ d’étude fertile. La philosophe Razika Adnani,  initiatrice des Journées internationales de philosophie d’Alger (JIPA), prévues samedi à l’Institut français d’Alger, propose, dans cet entretien, un regard philosophique de la question. Avec deux outils essentiels : le questionnement et l’argumentation. Elle en conclut que l’absence de l’esprit philosophique ou de l’attitude philosophique incite inévitablement à la violence qui tend à structurer les rapports humains. 

Propos recueillis par Nazim Brahimi 

Reporter : Pourquoi avoir choisi le thème de la violence pour les troisièmes Journées Internationales de Philosophie d’Alger ?

Razika Adnani : Pour au moins trois raisons. La première tient au fait qu’il s’agit d’un thème philosophique qui a interpellé les philosophes depuis l’Antiquité et qui continue à les interpeller à l’heure actuelle. La deuxième raison tient au fait que l’humanité, en dépit des progrès enregistrés, n’a pas pu éradiquer cette violence ;  celle-ci continue de faire partie de l’existence humaine. Le troisième motif se situe au niveau de notre pays où la société se trouve minée par « la violence au quotidien » que nous constatons : dans la rue, sur le lieu  du travail et au sein de la famille. C’est une violence qui touche en premier lieu les femmes, mais l’homme n’est pas pour autant épargné, car même lorsque celui-ci n’est pas directement concerné, il l’est de façon indirecte si sa femme ou sa fille la subit. Dans notre pays, il est indispensable aujourd’hui de poser la question de la violence et de la penser sérieusement afin de comprendre les facteurs qui font qu’elle s’est généralisée et les raisons qui font qu’elle a atteint une telle ampleur. Évidemment, les Jipa n’aborde pas la question de la violence parce qu’elle concerne les Algériens, mais parce qu’elle concerne l’humain dans son universalité ; la philosophie a un regard universel, elle questionne l’humain lui-même.

R : L’organisation de cette rencontre suggère-t-elle une approche et un regard philosophique de la violence ?

RA:Tout d’abord, il important de savoir ce qu’ont dit et écrit les philosophes sur la question de la violence. Ensuite, procéder soi-même à une analyse philosophique , interroger la philosophie pour répondre aux questions que la violence posent est incontournable. L’évolution des sciences et la suprématie de la technologie ne signifient pas que l’être humain peut se passer des analyses que la philosophie  peut lui offrir. 

R : Tenter de comprendre la violence qui est omniprésente en recourant à la philosophie qui peine à se faire une place dans la société peut paraitre un pari audacieux, non ?

RA: La philosophie peine, en effet, à trouver une place au sein de la société algérienne. Dans les sociétés musulmanes, la philosophie est la victime d’un contentieux historique qui l’a opposée à la religion. Un contentieux duquel elle est sortie vaincue. La défaite de la philosophie, dont les conséquences continuent à se faire sentir, est en réalité celle de la pensée ; la pensée créatrice et rationnelle. 

Cependant, la situation de la philosophie ne doit pas être une raison pour ne pas s’y intéresser, la questionner. C’est l’objectif même de la philosophie. 

Quant au fait de dire que c’est audacieux de tenter de comprendre par une approche philosophique dans une société où la philosophie n’est pas très appréciée. D’une part, il faut savoir que le constat concernant la situation de la philosophie en Algérie, ne signifie que tous les Algériens ne s’intéressent pas à la philosophie. La preuve en est que beaucoup de femmes et d’hommes participent aux journées internationales de Philosophie d’Alger. D’autre part, il faut savoir que l’absence de la philosophie est un facteur qui nourrit le comportement violent. 

Comment ? La philosophie est tout d’abord un questionnement,  elle pousse à interroger ses opinions et ses certitudes,  et une argumentation qui consiste à ne jamais se contenter d’exposer ses positions sans les argumenter. La philosophie nous apprend que seule l’argumentation fait la valeur d’une idée. Ces deux principes : le questionnement et l’argumentation se dressent tel un rempart contre le dogmatisme et l’inertie de l’intelligence. Ces derniers sont les deux facteurs de l’intolérance et de la violence.  J’aimerais citer une phrase que je prends de l’argumentaire des Journées internationales de philosophie d’Alger : «  En nous faisant admettre notre incapacité à atteindre la vérité absolue, la philosophie nous apprend à écouter l’autre, elle nous apprend la tolérance. »  C’est la raison pour laquelle promouvoir la philosophie, inculquer l’attitude philosophique est le meilleur moyen pour lutter contre la violence ; c’est difficile peut-être, mais c’est nécessaire. 

R : Pourquoi justement la violence, sous ses diverses formes, et à tous les niveaux, marque-t-elle notre époque ?

RA : La violence ne marque pas seulement notre époque, elle marque toute l’histoire de l’humanité. Notre époque est même moins violente que les siècles précédents.  Notre époque comparée aux anciennes périodes est la moins violente. L’humanité, comme le montre la situation dans certaines sociétés, a atteint un niveau de maturité qui n’a jamais été atteint auparavant. Cependant, cela ne veut pas dire que notre époque n’est pas atteinte par ce fléau. Dans beaucoup de sociétés la violence est une partie intégrante de la vie des individus. L’évolution de l‘humanité ne s’est pas faite d’une manière homogène rectiligne. 

R: Vous-mêmes, la violence est au centre de vos écrits. 

RA : En effet, car la violence continue d’exister. Pour moi, elle est liée au manque de maturité humaine. La violence s’exprime là où l’humanité manque de maturité. C’est dans mon ouvrage La nécessaire réconciliation que j’ai posé la question de la violence. C’est la preuve que c’est un phénomène qui continue de nous interpeller.

R : D’habitude la question de la violence est abordée du point de vue psychologique et sociologique. Vous, vous proposez un regard et une approche philosophiques.  Une intrusion ou un chevauchement dans les champs d’étude ?

RA : Plutôt une complémentarité. En Algérie,  jusqu’ici, la question de la violence a été abordée sur les plans psychologique et sociologique qui appartiennent au domaine des sciences humaines. Cette fois-ci, nous l’abordons du point de vue philosophique. Ces trois études se complètent. L’analyse philosophique est une autre façon d’aborder la question, mais qui n’exclut pas les autres champs. Les sciences humaines abordent la violence sous la logique de cause à effet. Son domaine est celui du sensible et ses  explications ont un aspect quantitatifs. La philosophie, elle, propose de penser la violence autrement en abordant l’humain dans sa dimension existentielle, métaphysique et morale. Cette  différence n’oppose pas les deux approches bien au contraire ;  l’essentiel est d’arriver à comprendre la violence pour lutter contre elle.   

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