Razika Adnani « LA PENSÉE MUSULMANE : Une seule problématique, celle de la source de la connaissance »

Par Razika Adnani
Article publié par le quotidien algérien Liberté
Au fil du ramadhan, le 16 août 2010

Depuis que les musulmans ont hérité d’un Livre sacré dont ils étaient convaincus qu’il portait toute la connaissance et le savoir religieux et juridique dont ils avaient besoin, leur souci a été comment le préserver de toute altération humaine. 
Cependant, avec le temps et l’évolution des modes de vie, de nouveaux problèmes, qui n’avaient pas de solutions dans les textes, surgirent et les musulmans ressentirent le besoin d’utiliser leur propre pensée pour les résoudre. La question était alors de savoir si accepter la connaissance issue de leur pensée ne les conduirait pas à remplacer le divin par l’humain. Bien sûr, cela n’aurait pu être recevable aux yeux des musulmans. Il fallait alors mettre des barrières à cette pensée humaine, afin d’éviter qu’elle ne nuise à la connaissance divine. 

Ainsi est née la théorie du Coran incréé destinée à convaincre de l’immuabilité de la connaissance divine, qui s’opposait à celle du Coran créé justifiée par le besoin des musulmans d’utiliser leurs facultés intellectuelles pour concevoir des lois adaptées à leur société. La théorie du Coran incréé repose sur le fait que le Coran existait avant le temps et avant l’existence des humains. De ce fait, il est, pour les adeptes de cette théorie, valable de tous temps et en tous lieux. Selon cette logique, les humains n’ont pas besoin de leur pensée et de leur intelligence pour concevoir d’autres lois pour administrer leur société, sauf celles concernant de nouvelles techniques ou de nouveaux phénomènes inexistants du temps du Prophète comme le précise Youcef el Qaradaoui.

Dans le domaine de l’interprétation des textes, la méthode de l’interprétation littérale est conçue dans le même objectif. Elle résume le rôle de la pensée à refléter (naqel) le sens des versets tel qu’il apparaît (dahir) sur les mots. Si le sens apparent se contredit avec la raison, c’est à cette dernière de s’éclipser. Cette méthode d’interprétation (tafsir) s’oppose à celle de l’interprétation profonde (taawil) qui considère que le sens des textes est profond justifiant ainsi le besoin du commentateur d’user de sa pensée et sa réflexion pour aller le chercher dans la profondeur des mots.

Deux questions, parmi d’autres, nombreuses, qui constituent la pensée musulmane qui montrent comment tous les débats théologiques, méthodologiques et philosophiques ont tourné autour d’une même problématique : la pensée doit-elle être une deuxième source de connaissance après la révélation ? Elle est l’unique problématique de la pensée musulmane ; les autres n’en sont que des annexes et cela reste valable de nos jours. Ces longs débats se sont soldés par le triomphe du courant qui n’utilise la pensée que comme moyen de lutter contre la pensée. Ainsi, s’est fermée pour de longs siècles la porte de l’idjtihad.

Cependant, le courant qui a lutté contre la pensée n’a pas pu se passer de leur pensée, quintessence de l’humain. Tant que l’humain existera, il pensera. Ce qui rend paradoxal, la position du courant qui lutte contre la pensée, leur foi en Dieu créateur. Dieu aurait pu créer l’être humain sans pensée ni raison. Il aurait pu faire de lui un animal comme les autres et faire en sorte que ce besoin de penser et de savoir ne soit jamais un problème. Dieu aurait pu aussi faire que les sociétés restent toujours les mêmes et que les mentalités se figent. Le besoin de trouver des solutions aux situations nouvelles, d’adapter les règles aux nouvelles valeurs ne soient, ainsi, jamais ressentis.
La tentative de rouvrir aujourd’hui la porte de l’idjtihad, au sens large du terme, dans les domaines du Droit et de l’interprétation des textes, est une tentative de légitimer l’activité de la pensée dont l’objetif est de rebâtir une connaissance qui aujourd’hui se brise toujours et encore sur l’idée qu’accepter une connaissance issue de la pensée humaine, c’est remplacer le divin par l’humain et faire triompher le profane sur le sacré. Même si certains sont plus complaisants et donnent plus de chance à la pensée, ils n’oublient jamais de préciser les conditions à respecter afin de préserver la connaissance divine.

Une pensée qui reflèterait, tel un appareil photo, le sens des versets n’existe pas, car tout simplement elle n’est pas un appareil photo. Par conséquent, elle ne peut en aucun cas garantir que son discours n’est que le reflet pur et simple de la connaissance divine.
Ce que les docteurs de la religion présentent comme connaissance divine ou jugement divin n’est, en réalité, que ce qu’ils pensent être la connaissance divine et le jugement divin. Le monde de Dieu et de son savoir dépasse l’imagination humaine qui ne peut contenir le savoir de l’infini. Tout ce que l’humain peut faire, c’est aller vers le divin, son monde, son savoir, sans jamais avoir la garantie de l’atteindre.

Quand les sujets de la connaissance sont les textes sacrés, quand l’être connaisseur est l’humain, il n’y a pas une connaissance divine et une connaissance humaine. Il n’y a jamais qu’une connaissance humaine de la connaissance divine. Ainsi pratiquer l’idjtihad aujourd’hui pour revoir le savoir relatif aux textes ne signifie pas remplacer le divin par l’humain, mais remplacer une compréhension humaine du divin par une autre.

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