Entretien de Razika Adnani accordé à Annie Laurent publié dans revue la Nef

© Le contenu de ce site est protégé par les droits d’auteurs. Merci de citer la source et l'auteure en cas de partage.

Razika Adnani, philosophe, islamologue et conférencière franco-algérienne, est membre du Conseil d’Orientation de la Fondation de l’Islam de France et membre du Conseil scientifique du Centre civique d’étude du fait religieux. Elle nous explique comment faire évoluer l’islam. Annie Laurent

1 – Vous justifiez votre dernier livre, Pour ne pas céder (1), comme une œuvre de résistance au blocage de la raison qui affecte le monde musulman. Comment est né votre engagement dans ce combat ?

En effet, c’est dans cet état d’esprit que j’étais lorsque j’ai commencé à m’intéresser à l’islam en tant que sujet d’étude et de réflexion. Je ne voulais pas céder à l’obscurantisme islamiste qui envahissait l’Algérie.  Son discours me paraissait totalement absurde et plein de contradictions mais pour me protéger et ne pas céder à la pression qu’il exerçait sur la population, il fallait être capable de répondre avec des arguments tirés de la religion la seule à pouvoir les mettre en difficulté.  Et plus je lisais, plus je réalisais que les contradictions caractérisaient toute la pensée musulmane. Je voulais alors savoir qu’elles étaient les raisons de ce blocage de la raison et ses conséquences sur l’islam, mais aussi sur les musulmans et leur histoire politique, cultuelle et civilisationnelle.

Je vivais dans une société musulmane où la religion exerçait une très grande influence psychologique et savoir était pour moi également indispensable pour ne pas me retrouver un jour à répéter sans réfléchir les vérités qu’impose le discours religieux.

2 –La responsabilité de l’histoire globale de l’islam, avec son rejet de l’autonomie de la pensée humaine comme source de connaissance après la révélation divine, est la cause principale de la naissance et du développement du fondamentalisme musulman, dites-vous. Certains évoquent pourtant des causes sociologiques à ce phénomène.

La question de la pensée comme source de connaissance et la place qu’elle doit avoir ou non, face à la révélation, est fondamentale dans la pensée musulmane. Elle a préoccupé les musulmans dès la mort du prophète qui se sont interrogés sur les origines de la connaissance : celle-ci doit-elle être seulement révélée et ainsi elle devait être transmise ou devait-elle être également construite par la pensée ?

C’est une question qui a engendré beaucoup d’autres, d’une part et, d’autre part toutes les questions qui constituent la pensée musulmane étaient abordées et traitées selon la position que chacun avait face à cette question épistémologique de la pensée et de la révélation. C’était donc une question très importante, mais qui montre le problème que pose la pensée en tant que faculté de réflexion et de raisonnement pour les musulmans. Ils ont d’ailleurs fini par trancher, sous le poids des conservateurs et des fanatiques, en faveur de la révélation contre la pensée. Ils ont mis en place des théories et des concepts qui avaient tous comme objectif d’empêcher la pensée créatrice et réactionnelle de s’exprimer. Cela a marqué la défaite de la pensée et de l’intelligence. Ces théories et concepts ont nourri et nourrissent encore aujourd’hui le radicalisme et le fondamentalisme.

En Occident, la thèse sociologique qui veut expliquer l’islamisme et le radicalisme par le problème d’intégration et les difficultés sociales, politiques et économiques s’est imposée notamment dans le milieu intellectuel et universitaire. En négligeant les causes théologiques et historiques du radicalisme et du fondamentalisme islamiques, elle n’a pas pu présenter une explication fiable ni proposer des modalités de prévention efficaces contre ce fléau.

Voilà pourquoi, je ne cesse de répéter que, pour comprendre les problèmes que pose l’islam non seulement en Occident, mais dans nos sociétés actuelles en général, il faut interroger l’islam en tant que religion, c’est-à-dire les textes coraniques et tout ce qui les entoure comme théories et concepts.  Il faut que le travail se fasse au sein de l’islam.

3 – Alors que les dirigeants français répètent qu’ils veulent susciter l’émergence d’un islam compatible avec les principes de la République, vous ne cessez d’affirmer que c’est d’abord l’islam en tant que tel qui doit se réformer. Pour cela, vous estimez nécessaire de frapper d’obsolescence les versets du Coran incompatibles avec le progrès et la paix, sans pour autant les supprimer du texte. Cette idée n’est-elle pas utopique en l’absence d’une autorité reconnue par les fidèles de l’islam, inapte à abolir le dogme du Coran « incréé » ?

Non ce n’est pas une utopie étant donné que l’abrogation est une pratique qui est connue en islam. Elle est connue sous le principe de l’abrogé manssoukh et de l’abrogeant nassikh. Les musulmans y ont recouru pour surmonter certaines situations juridiques et théologiques complexes, comme celle où les versets présentent, au sujet d’une même question, deux positions différentes voire contradictoires. L’exemple le plus connu est celui concernant la consommation du vin que certains textes autorisent alors que d’autres l’interdisent ; ceux qui l’interdisent, selon les docteurs de l’islam, abrogent ceux qui le permettent.   

Cependant, ces mêmes musulmans refusent totalement l’abrogation lorsqu’ils s’agissent d’autres versets en brandissant l’argument des règles inscrites dans un Coran incréé gardé auprès de Dieu. Et c’est là que le problème se pose. Quant à l’absence d’une autorité, je pense que cela peut permettre aux musulmans d’aller plus vite vers cette réforme étant donné que les autorités religieuses sont toujours conservatristes.

4 – La jeunesse musulmane en révolte dans certains pays, comme l’Algérie où vous êtes née, n’annonce-t-elle pas un authentique renouveau de la pensée islamique ?

La jeunesse qui se révolte en Algérie n’est pas une jeunesse musulmane, mais algérienne. Je dis cela, car les Algériens ne sont pas tous musulmans. Concernant les musulmans, il y a en effet une partie importante de la population qui revendique une nouvelle façon d’être musulman et un nouveau rapport à la religion. Maintenant, peut-on dire qu’elle va faire émerger un nouvel islam.  Je ne peux pas l’affirmer, car beaucoup d’autres veulent imposer un islam rigoriste salafiste et le problème est que les autorités politiques leur font sans arrêt des concessions.

Propos recueillis par Annie Laurent

La Nef n°335 Avril 2021

© Le contenu de ce site est protégé par les droits d’auteurs. Merci de citer la source et l'auteure en cas de partage.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *